top of page

Quand le sport devient une culture populaire

Célia le Calvez
7 oct.
4 min de lecture

Des tribunes aux podiums de la Fashion Week, des terrains vagues aux clips de rap, le sport ne se joue plus seulement sur le terrain. Devenu un langage universel, il se porte, s’écoute et se partage.


Samedi après-midi, métro parisien. Une jeune femme porte un maillot vintage de l'Olympique de Marseille sur un jean large, avec des baskets blanches aux pieds. Elle n'a peut-être jamais vu un match au Vélodrome, et pourtant, sa tenue parle. Elle raconte une époque, une appartenance. Le sport a aujourd’hui largement dépassé la pratique et la compétition, pour devenir une culture populaire à part entière. 


Du stade à la rue : quand le sport devient pop


Le sociologue Patrick Mignon a très tôt analysé ce basculement : le sport devient « pop » au moment où il cesse d'appartenir seulement aux pratiquants et aux initiés. Avec la télévision, la presse spécialisée et plus tard Internet, le sport devient un spectacle de masse. Il produit des héros, des récits et des émotions collectives, exactement comme la musique ou le cinéma.


Le supporter n'est plus un simple spectateur. Il s'identifie, il collectionne, se met en scène. Le club devient une marque, le joueur une icône et le match un événement culturel. Le sport emprunte alors les codes de la culture populaire (la star, le fan) tout en lui en fournissant de nouveaux. 


L'athlète, le rocker et le surfer


Pour comprendre comment le sport est sorti des stades, il faut faire un détour par la plage. Au milieu des années 1970, à Venice Beach, en Californie, une bande d'adolescents surnommés les Z-Boys profite d'une sécheresse pour skater dans les piscines vides des villas. Ils portent des Vans, écoutent du rock et se moquent des médailles. Sans le savoir, ils inventent un nouveau rapport au sport.


Dans Génération glisse, le sociologue Alain Loret résume ce basculement à travers trois figures. Tout d'abord l'athlète, qui occupe le rôle du sportif classique : le chrono, le podium, l'entraînement. Le rocker quant à lui, représente la rébellion. Puis vient le surfer, qui fait la synthèse des deux : il pratique un sport, mais sans arbitre ni classement, pour le plaisir et pour le style.


Les marques ont suivi. Vans, née en 1966 dans une petite boutique californienne, est devenue la chaussure des skateurs, puis de toute une génération. Quiksilver et Billabong ont fait du boardshort un vêtement du quotidien. Supreme, ouvert en 1994 comme simple skateshop new-yorkais, voit aujourd'hui des files d'attente se former devant ses boutiques du monde entier. Leur succès est tel qu’en 2021, à Tokyo, le skate et le surf ont fait leur entrée aux Jeux olympiques.


La leçon est simple, dorénavant on ne pratique plus seulement pour gagner, mais pour montrer qui l'on est. Le sport devient un style de vie, et un style de vie, ça se porte. 


Le maillot de football, une seconde peau


Aucun objet n'illustre mieux cette évolution que le maillot de football. Longtemps réservé aux joueurs puis aux supporters les plus fidèles, il a quitté les tribunes pour investir la rue.


La tendance « blokecore », apparue sur les réseaux sociaux au début des années 2020, a érigé le maillot, et en particulier le maillot rétro, en pièce de mode à part entière. Les modèles des années 1990, avec leurs motifs audacieux et leurs coupes amples, se revendent désormais à prix d'or sur les plateformes de seconde main. Les clubs l'ont bien compris : la collaboration entre le Paris Saint-Germain et Jordan, lancée en 2018, a fait du club parisien une marque lifestyle mondiale, portée par des gens qui ne suivent parfois même pas la Ligue 1.


Le maillot est aussi un marqueur d'identité. En 2018, le maillot du Nigeria dessiné par Nike s'est vendu en quelques heures, bien au-delà du cercle des supporters. Lors de la Coupe du monde 2022, le maillot du Maroc a vu ses couleurs fleurir dans les rues de Paris, de Bruxelles ou de Montréal. Porter un maillot, c'est affirmer une appartenance, une origine, une fierté, parfois tout cela en même temps. 


La sneaker, de la piste aux podiums


Si le maillot est une seconde peau, la chaussure de sport est devenue un véritable objet de culte. Le tournant arrive en 1985 avec la sortie de la Air Jordan 1. Pour la première fois, une chaussure porte le nom d'un athlète et en fait une légende. Un an plus tard, le groupe Run-DMC chante My Adidas, et le hip-hop adopte définitivement la basket comme emblème. Aujourd'hui, les « sneakerheads » font la queue des heures pour une édition limitée, les modèles rares se revendent comme des œuvres d'art, et les maisons de luxe (Dior, Louis Vuitton, Balenciaga) signent leurs propres collaborations.


La chaussure de sport illustre parfaitement ce que les sociologues appellent le façonnement d'une culture sportive : un objet technique, conçu pour la performance, se charge peu à peu de sens, de mémoire et de valeur sociale. 


Une culture façonnée et partagée


Cette culture sportive ne naît pas par hasard. Elle est formée par plusieurs acteurs : les médias, les marques, les athlètes, le public. Elle est aussi traversée par des logiques de distinction. Porter la bonne paire ou le bon maillot au bon moment, c'est signaler son appartenance à un groupe et sa connaissance de certains codes.


À l'échelle mondiale, les marques et les clubs doivent aussi composer avec des enjeux interculturels, car un maillot ne raconte pas la même histoire à Paris, à Lagos ou à Tokyo. Les codes circulent, se mélangent jusqu'à se réinventer.


Et demain ?


Le sport est désormais partout. On le trouve dissimulé dans nos placards, nos playlists et même dans nos fils Instagram. Mais si l'on peut porter un maillot sans regarder un match et collectionner des baskets sans jamais courir, que reste-t-il du geste sportif ? Le sport est-il en train de devenir avant tout une esthétique ?


Peut-être que c’est ce qui fait sa force, celle d'être à la fois un spectacle, une pratique et une culture, capable de réunir ceux qui transpirent sur le terrain et ceux qui s’en inspirent dans la rue. Reste à savoir qui, demain, écrira les codes de cette culture : les athlètes, les marques... ou les supporters eux-mêmes.


Photo principale : ©Pixabay

bottom of page