Football : ce que l'échec de la Chine sur les terrains dit de sa manière de faire du sport… et de la puissance
Absente du Mondial 2026, la Chine y était pourtant partout, par ses entreprises. Ce grand écart raconte l'ambition d'un État qui veut faire du football bien plus qu'un sport mais aussi les limites d'une méthode pourtant éprouvée dans d'autres disciplines.
Lors de la Coupe du monde 2026, on a pu croiser la Chine dans tous les stades, sauf sur la pelouse. Le fabricant d'ordinateurs Lenovo a fourni plus de 17 000 serveurs et terminaux sur les sites du tournoi. Les écrans de Hisense ont équipé les centres d'arbitrage vidéo. Le ballon officiel, Trionda, a été fabriqué en Chine tandis qu'à Mexico, 95 % des 800 bus électriques déployés sont chinois.
Le China Daily, quotidien officiel en anglais rattaché au département de la propagande du Parti communiste, en a même tiré un article au titre révélateur : « l'équipe de Chine a manqué le Mondial, pas la Chine ». Car côté sportif, c'est la sixième absence consécutive de la sélection masculine depuis sa seule participation, en 2002.
La Chine est en proie à un paradoxe : un pays de 1,4 milliard d'habitants, deuxième économie mondiale, capable de fournir la logistique d'une Coupe du monde, mais pas de qualifier onze joueurs. Et si ce décalage n'était pas un simple accident sportif ? Et si le football chinois nous parlait d'autre chose que de football ?
Un rêve présidentiel devenu plan d'État
Pour comprendre, il faut d'abord saisir que le ballon rond n'a rien d'une lubie secondaire à Pékin. Xi Jinping est un passionné. En 2011, alors vice-président, il formulait trois souhaits : que la Chine se qualifie pour une Coupe du monde, en organise une, puis la gagne.
Une fois au pouvoir, il transforme ce rêve en politique publique. En 2016, Pékin publie un « Plan de développement à moyen et long terme du football chinois », un programme qui court jusqu'en 2050. Ses chiffres donnent le vertige : 20 000 académies et centres d'entraînement, 70 000 terrains à aménager, plus de 30 millions d'élèves du primaire et du secondaire incités à pratiquer régulièrement d'ici 2020.
Mais le plan ne parle pas que de sport. Le football doit aussi développer l'industrie sportive, stimuler la consommation et renforcer la cohésion nationale. Il doit surtout nourrir le « soft power » chinois, ce concept forgé en 1990 par le politologue américain Joseph Nye dans son essai Bound to Lead, qui en proposait la première définition. L'idée de Nye est simple : il existe deux manières de peser sur le monde. Le hard power, c'est-à-dire la contrainte, la force militaire, les sanctions économiques. Le soft power, s'apparente plus à de la séduction. C’est la capacité à faire désirer aux autres ce que l'on désire soi-même, sans avoir à les y forcer. Pour Nye, cette capacité d'attraction repose surtout sur la culture, les valeurs politiques et la diplomatie d'un pays.
C'est précisément l'outil que Pékin s'efforce de manier depuis deux décennies, et pas seulement dans le sport. Les instituts Confucius, qui enseignent la langue et la culture chinoises à travers le monde, en sont l’un des exemples les plus connus, on en compte aujourd'hui près de 540 répartis sur tous les continents. La Chine mise aussi sur la « diplomatie du panda », le prêt de ces animaux à des zoos étrangers comme geste d'amitié diplomatique, ou encore sur les nouvelles routes de la soie, qui mêlent investissements massifs et promotion de l'image chinoise à l'étranger. Le football s'inscrit dans cette même logique : faire du sport le plus populaire du monde un nouvel instrument de puissance, au même titre que la langue, la culture ou les infrastructures.
Une méthode qui a fait ses preuves… ailleurs
Sur le papier, la méthode semblait familière. La Chine avait déjà démontré qu'elle pouvait obtenir des résultats spectaculaires en concentrant ses moyens sur un objectif précis. Dans les sports olympiques individuels, notamment le tennis de table, le badminton ou certaines disciplines athlétiques, la sélection des talents, l'entraînement intensif et la centralisation des structures ont permis d'accumuler les médailles.
Aux Jeux de Paris en 2024, la Chine a remporté 40 médailles d'or, à égalité avec les États-Unis. Pourtant c'est aussi là que le bât blesse pour Mark Dreyer, analyste sportif et journaliste britannique, basé à Pékin. « Le véritable problème, c'est que le football en Chine s'inscrit pleinement dans la bureaucratie d'État et qu'il est devenu un projet politique à part entière, avec ses objectifs, ses slogans et ses directives officielles. », analyse-t-il dans les pages de l'hebdomadaire britannique The Economist. Il souligne également que la Chine obtient de bons résultats dans certaines disciplines olympiques individuelles parce que la performance peut y être structurée et optimisée grâce à la répétition et à des systèmes d'entraînement centralisés. Le football, à l'inverse, repose davantage sur l'improvisation, l'imprévisibilité et l'existence d'un tissu amateur et populaire profondément enraciné.
Le championnat domestique illustre ce dérèglement. Selon The Economist, plus de la moitié des clubs de Super League chinoise ont entamé la saison avec des points négatifs, sanctionnés pour matchs arrangés, paris illégaux ou corruption. L'hebdomadaire britannique résume la limite du modèle en une phrase : la Chine sait produire en masse des voitures électriques de qualité mais les footballeurs, c'est une autre affaire.
Le football par le bas
Le troisième souhait de Xi Jinping, organiser une Coupe du monde, semble lui aussi s'évaporer. Toujours selon The Economist, Gianni Infantino, le président de la FIFA, s'était rendu à Pékin en 2017 pour évoquer avec Xi Jinping la perspective d'un Mondial sur le sol chinois. La presse d'État spéculait alors sur 2030 ou 2034. Mais ces deux éditions ont depuis été attribuées, respectivement, au trio Maroc-Portugal-Espagne et à l'Arabie saoudite. Compte tenu de la politique de rotation continentale de la FIFA, la prochaine fenêtre réaliste pour la Chine ne s'ouvrirait pas avant 2042. Xi Jinping, aurait alors 89 ans.
Signe de ce désintérêt croissant : lors de son retour en Chine en 2024, Gianni Infantino n'a pas été reçu par Xi Jinping mais par un vice-ministre des sports. The Economist relève aussi qu'à un mois du coup d'envoi du Mondial 2026, aucun accord de diffusion n'avait encore été signé entre la FIFA et le groupe audiovisuel public chinois CMG ; il l'a finalement été à la mi-mai, pour environ 60 millions de dollars, soit cinq fois moins que ce que la FIFA espérait au départ. Autant de signaux qui suggèrent qu'aux yeux des autorités chinoises, le football, longtemps pensé comme une industrie stratégique, serait devenu davantage un passif réputationnel qu'un levier de prestige.
Quelque chose est peut-être en train de bouger, et loin de Pékin. Dans plusieurs régions, des compétitions locales attirent un public considérable. La plus connue est la « Village Super League » du Guizhou, devenue un phénomène populaire. Des amateurs s'y affrontent dans une ambiance qui ressemble davantage au football de village qu'au spectacle professionnel de la Super League chinoise. Les récompenses peuvent être des animaux d'élevage plutôt que des primes considérables. Et surtout, on y joue pour le plaisir.
Et la ferveur ne se limite pas aux villages. En 2023, lorsque l'Argentine de Lionel Messi affrontait l'Australie à Pékin, la demande de billets a explosé, et l'ambiance, dans et hors du stade, a rappelé celle des JO de 2008. Preuve que l'appétit du public chinois pour le football reste bien réel.
C'est précisément l'ingrédient qui manque au plan officiel : partir d’un football qui naît de la base plutôt que d'une directive pour pouvoir irriguer le système professionnel et la sélection. Le plan chinois laisse du temps pour le vérifier : son horizon final n'est pas 2026, mais 2050.
L'exception féminine
Un détail vient d'ailleurs bousculer le constat. L'équipe féminine s'en sort nettement mieux. Vice-championne du monde en 1999, la Chine a remporté en 2022 sa neuvième Coupe d'Asie, et a validé en mars 2026, à Perth, sa neuvième participation à un Mondial. Les Chinois pourront donc suivre leur équipe lors de la Coupe du monde 2027.
Pour Ilker Gündoğan, chercheur à l'ESSCA, la sélection féminine obtient « régulièrement de meilleurs résultats que l'équipe masculine », alors qu'elle reçoit bien moins d'attention politique et médiatique. Le paradoxe suggère que le problème n'est peut-être pas une question de moyens, mais de méthode : parfois, moins l'État regarde, mieux le sport se porte.
Photo principale : @gronemo/Unsplash



