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« Il ne suffit plus d'être sportif »

Salomé Lagnitre
9 oct.
6 min de lecture

Marque, média, ou encore porte-parole, le champion contemporain doit désormais gérer son image autant que sa performance.


« Ce n’est que du sport » ou l’illusion du terrain neutre. 


La phrase surgit à chaque polémique. Quand un athlète s’exprime, ce n’est que du sport. Quand un maillot porte un message, ce n’est que du sport. Quand une compétition se retrouve mêlée à une affaire d’État, ce n’est que du sport. Elle traduit l’aspiration d’un espace protégé, où l’on viendrait juste chercher la performance et le divertissement. 


La neutralité du sport est d’ailleurs moins un fait qu’une règle. La Charte olympique interdit toute manifestation politique sur les sites des Jeux, une disposition assouplie en 2021 pour les prises de parole avant l’épreuve, en conférence de presse ou sur les réseaux sociaux, mais maintenue sur le podium. Au Qatar, en 2022, la FIFA a menacé de sanctions sportives les capitaines qui porteraient le brassard « One Love » (traduit par « Un Amour »), et les fédérations européennes concernées ont renoncé. Ce que le sport appelle sa neutralité est souvent un cadre qui décide de ce qui peut se dire, où, et par qui. 


Ce qui a changé n’est donc pas que le sport soit devenu politique. C’est que les athlètes ont désormais les moyens de s’adresser au public d’eux-mêmes, et que ce dernier attend d’eux qu’ils le fassent. Leur parole, autrefois filtrée par les fédérations, les clubs et les journalistes, leur revient. Mais avec elle, une responsabilité inédite, celle de la gérer. 


La prise de parole, nouvel exercice imposé. 


Dans ce contexte, la prudence de Jordan ne va plus de soi. En 2016, le quarterback Colin Kaepernick met un genou à terre pendant l’hymne américain pour dénoncer les violences policières. Il disparaît de la NFL, puis devient en 2018 le visage d’une campagne Nike. La preuve qu’une même prise de parole peut être un risque ou un atout, selon le public auquel on s’adresse. 


La même année, la présentatrice Laura Ingraham renvoie LeBron James à son rôle sur Fox News, après une interview où il avait critiqué Donald Trump : « Shut up and dribble », tais-toi et dribble. La formule a fini par être retournée, le joueur en faisant le titre d’un documentaire. Mais elle exprime toujours la même attente, celle que le champion reste dans sa fonction de sportif. 


Entre silence et prise de position. 


Ces exemples dessinent une contradiction. D’un côté, on reproche à l’athlète de parler quand il sort de son rôle et de l’autre, on lui reproche de se taire quand le sujet paraît trop grave pour qu’une personne aussi visible reste muette. Le même sportif peut être accusé, au même moment, d’en dire trop par les uns et pas assez par les autres. 


Cette tension n’est pas qu’une affaire d’opinions et dépend aussi de qui parle. Ce que l’on tolère, ce que l’on attend, ou ce que l’on sanctionne ne s’applique pas de la même façon à tous les sportifs. Les réactions visent souvent plus la personne que ses arguments, contribuant ainsi à une répartition inégale de la légitimité à s’exprimer. 


Deux athlètes français permettent d’illustrer cette contradiction. Le premier a fait de sa notoriété une entreprise et de sa parole un acte assumé, tandis que le second a choisi de ne pas s’exprimer et s’est retrouvé sommé de le faire. 


Mbappé, ou le sportif entrepreneur. 


Kylian Mbappé est la représentation parfaite du modèle décrit plus haut. Son parcours ne se limite plus au terrain. Le joueur du Real Madrid est devenu actionnaire majoritaire du Stade Malherbe de Caen, à hauteur de 80 %, à l’été 2024, via sa société Interconnected Ventures et son entité d’investissement Coalition Capital. Il a aussi cofondé KM Influence, une société de gestion des droits d’image des athlètes, et rejoint un consortium d’investisseurs dans l’équipe française de SailGP. Sa fondation, Inspired by KM, créée en 2020, soutient la jeunesse par le sport et l’éducation.

 

Le sportif n’est plus ici un simple salarié. C’est une marque, un réseau, un groupe où chaque décision (un sponsor, un club, un post, une phrase en conférence de presse) engage un capital de réputation qu’il faut protéger et faire fructifier.

 

Pendant longtemps, son image reposait sur un contrôle strict et une communication maîtrisée, puis en juin 2024 quelque chose a changé. Avant les législatives, il s’adresse aux jeunes en conférence de presse. « Les extrêmes sont aux portes du pouvoir », lance-t-il en appelant à voter. Quelques jours plus tard, il qualifie de « catastrophique » le résultat du premier tour, et le RN lui répond en lui conseillant de rester sur le terrain. 


Le schéma se répète en mai 2026 quand Vanity Fair publie un long entretien où le capitaine des Bleus dit savoir ce que représenterait, pour son pays et pour des gens qui lui ressemblent, l’arrivée du RN aux commandes. La riposte est immédiate. Jordan Bardella d’abord, Marine Le Pen ensuite, puis des cadres du parti dont Sébastien Chenu, qui lui conseille de « rester sur le terrain qu’il connaît ». 


Faut-il y voir un engagement sincère, une stratégie d’image, ou les deux ? La question est légitime, et elle n’a pas de réponse tranchée. Un footballeur qui a grandi à Bondy peut avoir des convictions authentiques. Il peut aussi savoir qu’une prise de parole se paie aujourd’hui moins cher qu’il y a vingt ans auprès de sa génération, et qu’elle construit une figure. Les deux lectures ne s’excluent pas, chez le sportif-entrepreneur le geste personnel et le geste stratégique deviennent indissociables. 


Léon Marchand : le silence est-il neutre ? 


Le 30 août 2026, le nageur est invité au 20 Heures de France 2 pour la diffusion du documentaire Léon, au-delà de l’or. La journaliste l’interroge sur les prises de position d’autres sportifs français, notamment Victor Wembanyama et Kylian Mbappé. Marchand répond qu’il « préférerait rester loin de tout ça ». Il explique surtout ne pas vouloir « dire n’importe quoi », faute de se sentir légitime. 


La séquence suffit à déclencher une polémique et fait du quadruple champion olympique la cible de messages hostiles. Sa réponse est pourtant plus subtile qu’elle n’en a l’air. À aucun moment il ne dit que le sport n’a rien à voir avec la politique ou ne critique ses homologues. Il ne ferme pas la porte à de futures prises de position et dit vouloir travailler ces questions avant de s’exprimer. Il reconnaît même que les sportifs pourraient avoir « un rôle déterminant dans les prochaines années ». Léon admet donc le pouvoir de la notoriété tout en refusant de l’utiliser avant d’avoir de quoi dire. 


Ses détracteurs y voient de la lâcheté et un refus de s’engager tandis que ses défenseurs y voient l’honnêteté de quelqu’un qui ne veut pas parler de ce qu’il ne maîtrise pas. Certains saluent même un silence salutaire à une époque d’injonction à l’opinion immédiate. Mais peut-on vraiment ne rien dire quand on est Léon Marchand ? Se retirer est un choix de vie. Mais c’est aussi, qu’il le veuille ou non, un choix d’image : celle d’un champion discret, concentré et à distance des polémiques. On peut le trouver sincère et le trouver efficace, car le silence est aussi une forme de communication.


Ce que ces deux trajectoires ont en commun.

 

Tout semble les opposer et pourtant, les deux sportifs subissent deux injonctions symétriques. À Mbappé, on dit de rester sur le terrain, écho français du « Shut up and dribble » adressé à LeBron James. À l’inverse, on demande à Marchand de parler. 


Dans les deux cas, ce que l’on demande à l’athlète est d’être conforme à ce qu’on attend de lui, à ce qu’on projette sur lui, et à ce qu’on voudrait qu’il défende. Le sportif devient un écran sur lequel chacun vient projeter ses convictions et chercher la confirmation de ses propres opinions. 


Et dans les deux cas, la personne finit par passer avant le propos. Des figures très différentes se retrouvent ramenées à ce qu’elles sont censées représenter plutôt qu’à ce qu’elles disent. 


« Ce n’est que du sport », pourquoi faut-il le rappeler ? 


Le sport n’est pas devenu politique du jour au lendemain. Ce qui change, c’est que l’athlète est désormais à la fois le producteur de son image et le lieu où se projettent nos attentes. Jamais les sportifs n’ont eu autant de moyens pour maîtriser leur récit, et jamais ils n’ont été aussi exposés quand il leur échappe. 


La formule « Ce n’est que du sport » a peut-être moins à voir avec le sport qu’avec nous. On l’invoque volontiers quand une parole nous dérange, mais on l’oublie aussi quand elle nous conforte. Que gagne-t-on à demander aux athlètes d’être aussi des porte-parole ? Peut-être une génération plus consciente de son influence. Peut-être aussi une pression supplémentaire, où l’on ne peut plus simplement être bon dans son sport sans devoir justifier sa place dans le débat public. 


Il ne suffit plus de n’être que sportif. Il faut savoir se raconter, se protéger, choisir ses partenaires, ses mots et parfois ses silences. Mais à force de demander aux champions ce qu’ils pensent, nous oublions peut-être de nous demander pourquoi nous avons tant besoin qu’ils nous le disent.



Photo principale : ©Nathan Wong/Unsplash

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