« Ce n’est qu’un jeu »
Qui n'a pas entendu après une déception à la cour de récré ou une défaite lors du match qu'on croyait le plus important de notre vie : « Ce n’est qu’un jeu » ? Justifiable entre camarades ou avec des ami.es, la maxime s'essouffle quand l'enjeu grandit mais ne disparaît pas. « Jeu » vient du latin « Jocus », plaisanterie, un mot qui ne pourrait être plus éloigné du sport moderne, dicté par les multiples pressions, en premier lieu économiques et émotionnelles.
Allez dire aux basketteuses françaises Gabby Williams et Marine Johannès, à l'issue de leur défaite en finale de la Coupe du Monde le 13 septembre dernier, que « ce n'est qu'un jeu ». Au vu de leurs visages tristes et accablés, on peut imaginer la pression que représentait l'événement. Pourtant, elles sont bien des « joueuses » de basket. Selon la définition du Larousse, le jeu est une « activité d'ordre physique ou mental, non imposée, ne visant à aucune fin utilitaire, et à laquelle on s'adonne pour se divertir, en tirer un plaisir ». Jean-Aimé Toupane, coach des Bleues du basket, a tenté de mobiliser son équipe tout en dédramatisant l'enjeu de la demi-finale du mondial contre les Allemandes. Ce qui donne ça : « Aujourd'hui c'est la
guerre », une poignée de secondes, « et surtout prenez du plaisir ». Des injonctions pour le moins contradictoires.
Le terme de « jeu » perd de son essence au fur et à mesure que la pratique se transforme en métier. Isabelle Queval le décrit dans un article de revue « Faire du sport, est-ce jouer ? : « Du coup, les sportifs sont " au travail ", " font le métier ", sont de " bons professionnels " et – pour certains seulement – gagnent leur vie en conséquence. Du coup également, le commentaire sportif a pris ce ton sentencieux qui accompagne les grands enjeux. L’analyse minutieuse des matchs et records s’enveloppe d’une scientificité témoignant aussi de la place qu’a pris le sport dans la représentation sociale. L’ " esprit de sérieux " s’est emparé du sport, tant et si bien qu’on serait tenté de dire que les sportifs ne sont pas là pour jouer. »
Allez dire à Marta Kostyuk, à l'issue de sa demi-finale perdue le 4 juin dernier à Roland-Garros, que « ce n'est qu'un jeu ». La joueuse de tennis ukrainienne de 24 ans, qui a refusé de serrer la main de son adversaire russe Mirra Andreeva, utilise sa plateforme pour se faire la voix de ses compatriotes qui subissent l'invasion russe depuis 2022. Chaque match est pour elle l'occasion d'une prise de parole militante : « Ici, je suis en sécurité, je joue au tennis, il faut que je sépare les choses, le seul moment que je peux contrôler, c'est de m'asseoir devant la presse, de vous en parler et de donner de la visibilité à ce qui se passe, pour tous ces gens qui souffrent dans leur vie. » Le tennis n'est plus tout à fait qu'un jeu pour elle.
« Un jeu sans effet sur le destin des hommes… »
Le sport moderne est dicté par la logique de compétition et participe à l'aggravation des inégalités contemporaines, loin d'un « jeu » innocent dans lequel tout le monde aurait sa place. La Coupe du Monde de football masculin de cet été n'en fut que le reflet grossissant. Jouée au Canada, au Mexique et aux États-Unis, la compétition a été émaillée de décisions très politiques (merci Donald Trump et Gianni Infantino). C'est comme si chaque édition - les plus récentes au Brésil, en Russie et au Qatar -, chacune à sa manière, voulait être le dernier clou du cercueil de ces giga événements destructeurs de l'humanité.
Dans une chronique sur France Inter au milieu du tournoi, Claude Askolovitch a eu ces mots : « Je me suis demandé alors si les fans haïtiens qui ont fait vibrer les stades pour Isidor et ses potes ne sont pas désormais des expulsés en sursis, et une nouvelle fois j'ai compris que le football n'est qu'un jeu sans effet sur le destin des hommes, raison de plus pour le prendre au sérieux ».
Autre symbole d'un football qui n'est plus autant un jeu, la lente disparition du « joga bonito » (beau jeu) brésilien. La magie du jeu de rue a historiquement infusé la manière de jouer au football de la sélection brésilienne, jusqu'au plus haut niveau. Mais la place laissée aux dribbles et à la liberté a progressivement disparu au profit d'ambitions plus tactiques et froides, comme si l'enjeu avait fini par rattraper les artistes.
Retrouver l'esprit du jeu
On ne sait pas bien pourquoi mais on « joue » au tennis, au basket, au football, etc. Mais on ne "joue" pas à la boxe, l'athlétisme, au judo. Pourtant, le flou est jeté dans l'intitulé même de la plus grande compétition internationale qui anime les fans de sport - et pas que - tous les quatre ans : les « Jeux Olympiques ». Là encore, on l'a vu lors de Paris 2024 et on risque de le voir encore plus pendant Los Angeles 2028 sous Trump - encore lui -, l'enjeu des Jeux Olympiques dépasse largement le cadre du divertissement sans conséquences.
Ce serait peut-être un jeu si cette compétition n'était pas systématiquement sponsorisée par le capitalisme. Si les stratégies de soft power menées par les États ne prenaient pas tant de place sur les terrains. Si tout le monde était autorisé à participer. Au plus jeune âge, le sport se doit de rester un jeu. C'est ce que nous - en tant que société - devons continuer à dire et à proposer à nos enfants, mais aussi aux encadrants, pour qu'il reste un endroit d'émancipation.
Dès la formation, la vision utilitariste et compétitive du sport fait des ravages. Selon une étude menée en 2024 dans les clubs français, près de 94% des jeunes athlètes de haut niveau ont subi des violences, qu'elles soient psychologiques, physiques ou sexuelles. Ces violences, souvent invisibles, qui doivent disparaître pour que le sport redevienne un espace de jeu sûr.
Jouer comme Alysa Liu
Dans ce contexte, certain.es sportif.ves semblent réussir à s'amuser et représentent pour le jeu des modèles rafraîchissants. C'est le cas d'Alysa Liu, patineuse artistique américaine, qui a éclaboussé le monde lors des Jeux d'hiver de Milan en février dernier. D'abord par ses performances, mais aussi par son apparente joie d'être là, confirmée par ses déclarations après sa médaille d'or : « J’étais au sommet du bonheur quand j’étais sur la glace ».
Alysa Liu, 21 ans, s'amuse sur ses patins alors que ce n'était pas gagné. Au plus haut niveau très tôt (championne des États-Unis à 13 ans), elle avait pris sa retraite sportive à 16 ans, écrasée par le nombre d'heures d'entraînement et les restrictions de nourriture. La jeune américaine est revenue, à ses conditions, et cela se voit. Elle choisit son programme, sa musique, sa manière de manger et de s'habiller. Le patinage est alors redevenu un jeu.
Photo : ©Peter Zhan



