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« Le sport, c'est la religion des temps modernes »

Camille Imbert
3 oct.
8 min de lecture

Et si le sport n'avait jamais cessé d'être religieux ? Bien avant que l'on ne compare les stades à des cathédrales, des civilisations aussi éloignées que la Grèce archaïque, les cités mayas ou le Japon shintō faisaient du jeu un acte de culte à part entière. Du cercle de combat de sumo aux terrains de balle de Chichén Itzá, cet article propose un voyage dans l'histoire des rapports entre le sport et le sacré, loin des idées reçues — et peut-être riche d'enseignements pour nos débats contemporains sur la place du religieux dans le stade.


Des tribunes qui chantent d'une seule voix aux supporters qui embrassent leur maillot avant d'entrer sur le terrain, la comparaison s'est imposée d'elle-même : le stade serait la cathédrale des sociétés sécularisées. Maradona qualifie son but à la main de « main de Dieu », des supporters argentins fondent en 1998 une Église maradonienne, et l'on ne compte plus les idoles, les temples et les reliques dans le vocabulaire ordinaire du sport.


Si le sport-spectacle, avec ses foules simultanées et ses liturgies télévisées, est bel et bien une construction récente, il serait pourtant erroné d'y voir un culte de substitution né du recul des religions. L'histoire raconte presque l'inverse.


Car pendant l'essentiel de l'histoire humaine, la question n'aurait eu aucun sens : il n'existait pas deux domaines séparés que l'on aurait pu mettre en rapport. Un petit tour du monde s'impose : en suivant la longue histoire des jeux, on découvre des configurations parfois déroutantes — et une frontière entre le stade et l'autel bien plus locale, et bien plus tardive, qu'on ne l'imagine.


Quand le jeu était un acte de culte


À Olympie, la question ne se pose même pas. Les Jeux sont une fête donnée en l'honneur de Zeus, dans son sanctuaire, précédée de sacrifices et d'un serment prêté par les athlètes devant sa statue. Une trêve sacrée, l'ekecheiria, protège les voyageurs qui s'y rendent, et le vainqueur reçoit une couronne d'olivier dont la valeur est religieuse avant d'être sportive. Les trois autres grands concours grecs obéissent à la même logique : Apollon à Delphes, Poséidon à l'Isthme, Zeus encore à Némée.


Cette configuration n'a rien de proprement grec. En Mésoamérique, le jeu de balle se pratique pendant près de trois millénaires, des Olmèques aux Aztèques, sur des terrains aménagés au cœur des centres cérémoniels. Le Popol Vuh, livre sacré des Mayas k'iche', raconte comment deux jumeaux héroïques affrontent au jeu de balle les seigneurs de l'inframonde : la partie met en scène la lutte entre la vie et la mort. Les reliefs du grand terrain de Chichén Itzá montrent un joueur décapité, signe d'un lien avec le sacrifice dont l'ampleur reste discutée par les archéologues.


Deux joueurs de balle, Codex Magliabecchiano - ©Wikimedia Commons

Partout, la même logique se retrouve sous des formes différentes. En Amérique du Nord, la crosse est le « jeu du Créateur » des peuples haudenosaunee : on y joue pour guérir un malade, régler un différend ou honorer les esprits. Au Japon, le sumo naît dans le cadre des rituels shintō de fécondité agraire. En Iran, la zourkhaneh, la « maison de force », mêle exercices physiques, héritage soufi et piété chiite : un maître y récite des vers du Livre des rois pendant que les athlètes s'exercent au rythme du tambour. En Inde, les lutteurs traditionnels s'entraînent dans des akharas dédiés au dieu Hanuman, sous un régime de vie proche de l'ascèse.


Mais ne s'agit-il pas là que de sociétés anciennes, où le religieux imprégnait indistinctement toutes les activités humaines ?


Le présent nous apprend le contraire. En avril 2018, dans la ville japonaise de Maizuru, le maire s'effondre au milieu du cercle de sumo où il venait de prendre la parole ; des femmes du public se précipitent pour le secourir, et les haut-parleurs leur demandent de quitter le dohyō, espace consacré dont la tradition écarte les femmes. Le sumo professionnel conserve aujourd'hui encore un arbitre vêtu comme un prêtre shintō, un toit de sanctuaire suspendu au-dessus de l'arène et du sel jeté pour purifier le sol.


En Thaïlande, le boxeur de muay thai exécute avant chaque combat une danse d'hommage aux maîtres et aux esprits, coiffé d'un bandeau béni par des moines. Au Sénégal, la lutte est indissociable du travail des marabouts, des bains mystiques et des gris-gris. En 2002, à la Coupe d'Afrique des nations au Mali, l'entraîneur des gardiens camerounais Thomas Nkono était arrêté sur la pelouse avant la demi-finale, soupçonné d'y avoir déposé un sortilège.


Une rupture proprement européenne


La séparation que nous tenons pour évidente a une date et un lieu. Les concours grecs s'éteignent à la fin du IVe siècle, dans le sillage des décrets de l'empereur chrétien Théodose contre les cultes païens — l'attribution exacte fait débat, mais la logique est claire : on ne supprime pas un championnat, on ferme un sanctuaire. Le sport disparaît avec le dieu qu'il honorait.


Ce qui subsiste ensuite en Europe, ce sont des jeux sans culte. L'Église les surveille plus qu'elle ne les organise : la soule, les parties du mardi gras, les luttes de village sont tolérées tant qu'elles se rattachent au calendrier des fêtes, et réprimées dès qu'elles deviennent violentes ou concurrencent l'office. Le conflit devient explicite en Angleterre, où les puritains s'attaquent aux divertissements du dimanche : Jacques Ier doit publier en 1618 une déclaration, le Book of Sports, pour autoriser certains jeux après le service religieux. Le sport n'est plus sacré ; il est devenu un problème pastoral.

Le renversement viendra de l'Angleterre victorienne.


Le courant que l'on appellera le « christianisme musclé » cesse de voir dans l'exercice physique une concurrence à la piété et y reconnaît une école de vertu : le corps entraîné devient la preuve d'une âme disciplinée. L'appareil qui en découle est considérable. Les YMCA, nées à Londres en 1844, se répandent en Amérique du Nord et font de la salle de sport une annexe de la mission évangélique — c'est dans leur école de formation de Springfield que James Naismith invente le basket-ball en 1891, et dans un autre de leurs gymnases que naît le volley-ball quatre ans plus tard. En France, les patronages catholiques, des centres de loisirs et d’éducation populaire, créent leurs clubs et leur propre fédération en 1898, en concurrence directe avec les sociétés laïques : l'AJ Auxerre est née d'un patronage fondé par un abbé.


Le sport a donc regagné une dignité religieuse, sans redevenir un culte. Il est un moyen, jamais une fin. Le sacré reste à l'église, et le stade y conduit.


Un sport qui se fabrique sa propre liturgie


Le seuil décisif est ailleurs, et il est rarement présenté comme tel : c'est le moment où le sport cesse d'emprunter ses significations à une religion existante pour se donner une liturgie autonome. L'artisan en est Pierre de Coubertin, qui rétablit les Jeux en 1894 et parle explicitement d'une religio athletae, une religion de l'athlète dont le stade serait le temple.


Le dispositif se met en place en quarante ans à peine. Le serment des athlètes et le drapeau aux cinq anneaux apparaissent à Anvers en 1920, la flamme allumée dans le stade à Amsterdam en 1928, le relais de la torche depuis Olympie à Berlin en 1936, inventé de toutes pièces par les organisateurs nazis et conservé depuis. Rien de tout cela n'est ancien, et tout est présenté comme une tradition immémoriale.


Fritz Schilgen allumant la flamme olympique à Berlin, 1936 - ©Bundesarchiv

La télévision fera le reste, en donnant à cette liturgie ce qui lui manquait encore : une assemblée simultanée à l'échelle d'un pays, puis de la planète. Les gestes se codifient sans qu'aucune autorité les décrète — on chante debout avant le coup d'envoi, on observe une minute de silence, on transmet un abonnement de père en fils, on conserve des reliques, on entretient des superstitions minutieuses. Aux États-Unis, le théologien Michael Novak défend dès 1976 l'idée que le sport américain remplit les fonctions d'une religion civile ; en Inde, des banderoles proclament que « le cricket est une religion et Sachin est Dieu », et certains supporters élèvent des autels à Sachin Tendulkar.


L'analogie a pourtant ses limites, et les chercheurs les ont établies avec précision. L'ethnologue Christian Bromberger, qui a enquêté auprès des supporters de Marseille, Naples et Turin, résume l'affaire d'une formule : le football emprunte au religieux ses formes, non son contenu. Il produit du collectif, des rites et des saints, mais il ne dit rien du sens de la vie ni de la mort, et ne promet aucun salut.


Alors, le sport a-t-il vraiment remplacé la religion ?


On s'attendait à ce qu'il achève de le faire. C'est l'inverse qui s'est produit : depuis les années 1990, la religion est revenue dans le stade, non plus comme cadre institutionnel mais comme expression individuelle et visible. Kaká arbore un tee-shirt « I belong to Jesus » sous son maillot, au point que la FIFA doit rappeler à la fédération brésilienne son interdiction des messages religieux sur les tenues ; aux États-Unis, Tim Tebow rend célèbre la prière genou à terre ; en Europe, le jeûne du ramadan négocié en pleine compétition fait désormais l'objet de protocoles explicites dans plusieurs championnats. En France, le débat s'est déplacé sur le terrain de la laïcité, la justice administrative ayant validé en 2023 l'interdiction du port du voile édictée par la Fédération française de football pour ses compétitions.


Le seuil qui se franchit aujourd'hui, lui, ne passe plus ni par les stades ni par les fédérations : il passe par les salles de musculation, filmées à hauteur de téléphone. Marvin Hanneke, jeune Allemand connu en ligne sous le nom de Manetti, en donne une bonne illustration. Champion junior de bodybuilding naturel en 2023, il se présente désormais comme un « ex-bodybuilder qui essaie de vivre pour le Christ » et diffuse, devant quelque cent quatre-vingt mille abonnés sur Instagram et plus de deux cent mille sur TikTok, des vidéos où alternent séances d'entraînement, conseils alimentaires et témoignages de conversion. Au printemps 2026, au salon mondial du fitness de Cologne, il filmait des athlètes racontant face caméra leur foi en Jésus-Christ, au milieu des stands de compléments alimentaires.


La configuration ne ressemble à aucune de celles qui précèdent. Ce n'est plus le christianisme musclé du XIXe siècle, qui passait par des institutions, des patronages et des aumôniers ; ce n'est pas la liturgie olympique, qui exigeait un stade et un comité ; ce n'est pas davantage la ferveur du supporter, collective et localisée. C'est une discipline individuelle, documentée au jour le jour, où le maintien du corps sert de preuve visible d'une conversion intérieure et où la communauté se constitue dans les commentaires. La salle y tient le rôle de la paroisse, le coach celui du directeur de conscience, et la transformation physique celui du témoignage. L'akhara indien et la zourkhaneh iranienne tenaient déjà pour évident que l'on travaille son âme en soulevant des poids ; la nouveauté n'est pas l'idée, mais qu'elle circule désormais sans institution.


Les exemples de jeux inséparables du sacré sont donc nombreux, à travers les âges et les régions du monde. Ce qui apparaît en réalité comme spécifique et relativement récent, c'est au contraire la coupure opérée en Europe entre le terrain et le sanctuaire, puis exportée avec le sport moderne, ses fédérations et ses règlements, à l'échelle du globe. Le maire de Maizuru s'est effondré sur un terrain de sport qui n'avait jamais cessé d'être un lieu de culte ; un adolescent allemand filme ses séries de développé couché en expliquant qu'il s'entraîne pour le Christ.


À l'heure où les fédérations s'interrogent sur la place des signes religieux dans leurs compétitions, ce détour par l'histoire rappelle que la frontière entre le stade et l'autel n'est pas une évidence universelle, mais peut-être un arrangement européen — récent, et plus fragile qu'il n'y paraît.



Photo principale : ©Wikimedia commons


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