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« La croissance verte nous sauvera »

  • Lucie Darmagnac
  • 21 déc. 2025
  • 4 min de lecture

Photo de couverture : © Micheile Henderson


 Implanter des éoliennes, utiliser l’énergie solaire, choisir des jouets en bois plutôt qu’en plastique pour nos enfants, acheter des vêtements en coton bio pour essayer de sauver la planète... Nous essayons de produire plus « propre » et de favoriser les ressources et les objets naturels dans notre quotidien. Mais cette « croissance verte » est-elle réellement suffisante pour atteindre nos ambitions écologiques ? 


Dans le précédent Maximes et vérités interrogeant le lieu commun selon lequel les pays scandinaves seraient les meilleurs en matière d’écologie, nous remettions en cause le mode de consommation de leurs populations. Ce paradigme mérite d’être développé car, si une croissance tournée vers les énergies vertes et les biens de consommation respectueux de l’environnement semble souhaitable, il se pourrait qu’elle nous fasse oublier la cause principale du désastre écologique en cours : la course à la production, au « toujours plus ». 


La notion de croissance, selon le dictionnaire du média Alternatives Économiques, correspond à « l’augmentation des quantités de marchandises (biens ou services) produites et vendues au cours d'un intervalle de temps ». Lorsque l’on parle de croissance verte, on tente donc de conserver cette augmentation permanente et de la transformer pour qu’elle puisse être compatible avec les ressources que nous possédons. Mais une croissance économique infinie peut-elle, justement, être compatible avec une planète finie ? 


C’est ce que l’économiste Timothée Parrique interroge et conteste, dans un ouvrage intitulé Ralentir ou périr : l’économie de la décroissance. Dans cet essai, deux choix s’offrent à nous : accepter de ralentir la croissance économique, volontairement, afin de limiter les destructions écologiques et les inégalités, ou assister à un effondrement de nos sociétés. L’auteur se positionne à l’encontre de l’idée selon laquelle la croissance du PIB est une solution universelle afin d’aboutir à une réduction de la pauvreté, un financement des services publics et des résultats écologiques.


Vers une « décroissance » verte ? 


Il ne s’agit pas d’un retour en arrière, mais de repenser la stratégie économique en privilégiant un ralentissement volontaire de la production et de la consommation afin de réduire l’empreinte écologique. La décroissance n’est pas synonyme de récession, car une récession est un accident économique ni prévu, ni désirable, et dont les conséquences peuvent être désastreuses.


L’idée est plutôt de modeler l’économie de façon à limiter la croissance matérielle tout en maintenant la satisfaction des besoins essentiels, en réduisant la production et la consommation superflues, en partageant davantage les richesses et en réorientant l’activité économique vers ce qui est vraiment utile — comme la santé, l’éducation ou la culture. Ce fonctionnement impliquerait notamment de repenser la production en priorisant le local et le circulaire, la réparation, le recyclage, et de mettre en place de nouveaux indicateurs sociaux-écologiques, comme la qualité de vie, le budget bien-être d’un État plutôt que son PIB… Parrique ne voit pas l’économie comme une entité incontrôlable, mais comme un fait social malléable, que l’on peut tout à fait déconstruire. 


On peut comprendre la thèse du théoricien de cette façon : pour reprendre l’exemple des jouets pour enfants, il ne suffit pas de remplacer six jouets en plastique par six jouets en bois, mais plutôt par trois jouets en bois. Diviser par deux la consommation, tout en la transformant en consommation verte. Et bien sûr, n’effectuer ce changement que lorsque les jouets en plastique ont été usés et sont devenus inutilisables. Qui pourrait contester l’efficacité de tels choix ? 


Le concept de « décroissance » théorisé par Parrique repose ainsi sur un ralentissement volontaire de la production et de la consommation, guidé par des choix politiques et sociaux pour réduire l’empreinte écologique et réorienter l’économie vers l’essentiel. À ne pas confondre avec la « slowbalisation », qui décrit le ralentissement des flux internationaux de biens, services, capital et personnes : cette dernière peut être subie ou résulter de crises économiques et géopolitiques, et n’a pas nécessairement de finalité écologique, contrairement à la décroissance.


On comprend ainsi que l’ensemble de ces notions et concepts économiques, fondés sur l’idée d’un ralentissement global, sont incompatibles avec le modèle capitaliste, structuré autour d’une logique d’accumulation infinie. La post-croissance — ou décroissance — ne pourrait donc s’inscrire que dans un monde post-capitaliste.


Ces idées sont bien sûr contestables et contestées par d’autres économistes, dont l’un des arguments est que la croissance économique serait le seul moteur du progrès technique ; elle serait donc souhaitable. Ce qui ouvre un autre champ de réflexion : l’espèce humaine a-t-elle nécessairement — au sens d’inévitablement — besoin de progresser techniquement ? Aux philosophes, ou à vous, d’en juger. 


Alors, doit-on espérer d’une croissance verte qu’elle nous sauvera ? 


Il est difficile de le savoir, mais de nombreuses recherches permettent d’en douter ; en tout cas, cette idée est largement remise en cause. L’association de « croissance » et d’« écologie » semble antithétique, car le modèle capitaliste, tel qu’il existe aujourd’hui, est incompatible avec le ralentissement nécessaire à l’obtention de progrès écologiques. Et quand bien même l’on serait du côté de ceux qui soutiennent l’efficacité d’une croissance verte, il faudrait d’abord réussir à la mettre en place pour en juger, et nous sommes très loin du compte.


Critiquer la croissance verte, c’est avant tout s’interroger sur la notion de progrès et sur ce qui est souhaitable pour l’humanité — c’est un sujet qu’il faut traiter d’un point de vue économique, social, mais aussi bien plus philosophique qu’il n’y paraît. 



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