« L’écologie, c’est une mode récente »
- Camille Imbert
- 29 déc. 2025
- 4 min de lecture
Et si l’écologie n’était pas une invention du XXe siècle ? Bien avant l’ère industrielle, des civilisations aussi diverses que le monde islamique médiéval ou la Chine impériale avaient déjà développé des solutions ingénieuses pour gérer l’eau, préserver les sols et adapter leurs sociétés aux contraintes climatiques. De l’architecture bioclimatique perse aux rizières à poissons chinoises, cet article propose un voyage dans l’histoire des pratiques écologiques, loin des idées reçues - et peut-être riche d’enseignements pour les débats contemporains.
Des premiers mouvements anti-nucléaires allemands, jusqu’aux mobilisations des plus jeunes générations, comme Fridays for Future, les quarante dernières années ont vu émerger une prise de conscience aiguë de l’impact des activités humaines sur l’environnement.
Si l’écologie, en tant que champ structuré de réflexion politique et sociale, est bel et bien une construction récente, il serait pourtant erroné d’en déduire que les sociétés du passé ignoraient les questions de durabilité, d’adaptation au milieu ou de gestion raisonnée des ressources.
Bien avant l’ère industrielle, des civilisations très différentes se sont interrogées sur la manière de composer avec les contraintes climatiques, d’économiser l’eau, de préserver les sols ou de limiter les risques environnementaux. Un petit tour du monde s’impose : en explorant l’histoire des pratiques écologiques, on découvre une multitude de solutions parfois surprenantes — et peut-être autant de sources d’inspiration pour les concepteurs de demain.
Des sociétés anciennes face aux contraintes du milieu
S’étendant largement sur des zones arides ou semi-arides, le monde islamique — héritier à la fois des traditions antiques et de l’ingénierie perse — a très tôt fait de la gestion de l’eau et du climat une question centrale. Ici, la contrainte environnementale ne se limite pas à susciter des solutions techniques : elle structure l’urbanisme, l’architecture et jusqu’à certaines institutions religieuses.
Dans le monde perse, les tours à vent (bâdguirs) offrent l’un des exemples les plus spectaculaires d’architecture bioclimatique. Encore visibles aujourd’hui dans des villes comme Yazd, en Iran, ces dispositifs captent les vents dominants pour rafraîchir naturellement les habitations et les réserves d’eau, tout en évacuant l’air chaud. Associées à des matériaux à forte inertie thermique, ces constructions permettent de supporter des chaleurs extrêmes malgré la rareté de l’eau — sans recourir à aucune énergie artificielle.

Mais cette maîtrise de l’eau est également au cœur des innovations du monde islamique médiéval, qui à travers ses conquêtes, assimile les savoirs des civilisations qu’il fédère. L’ingénieur du XIIe siècle Al-Jazari, célèbre pour ses machines hydrauliques, incarne cette volonté d’optimiser l’irrigation et la distribution de l’eau à l’aide de mécanismes précis, souvent automatisés. Roues hydrauliques (norias), systèmes de pompage et régulation fine des débits témoignent d’une approche rationnelle visant à préserver une ressource rare et vitale.


L’urbanisme n’échappe pas à cette logique d’adaptation. La fondation de Bagdad au VIIIe siècle, ville circulaire conçue comme centre politique et administratif, s’inscrit dans une tradition de planification héritée de l’Antiquité grecque. L’influence d’Hippodamos de Milet, théoricien de la ville rationnelle transmis par Aristote, se retrouve dans l’organisation de l’espace et la hiérarchisation des fonctions urbaines, pensées pour optimiser l’utilisation des ressources naturelles et résister aux variations climatiques.
Mais ne s’agit-il pas là que d’une simple logique pragmatique, matérielle, plutôt que d’une réelle conscience envers la nature ?
L’étude des chartes du droit islamique nous apprend le contraire : le monde arabo-musulman a également produit des institutions que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « proto-écologiques ». De nombreuses fondations pieuses (waqf) furent consacrées à la protection de sources, de jardins, de vergers ou de zones naturelles, garantissant leur préservation sur le long terme. Inscrits dans le droit religieux, ces dispositifs témoignent d’une conception où la gestion durable des ressources relève aussi d’un devoir moral et spirituel, valorisant la mesure de la place de l’homme dans l’équilibre de la Création.
Une pensée de l’équilibre
À l’opposé des régions arides du Moyen-Orient, la Chine impériale se caractérise par des espaces agricoles densément peuplés, soumis à de fortes contraintes hydrauliques. Là encore, la durabilité n’est pas le produit d’une idéologie moderne, mais celui d’une nécessité vitale, profondément intégrée à la pensée politique et philosophique.
Parmi les systèmes les plus remarquables figure l’agriculture riz-poisson (rizipisciculture), pratiquée depuis plus de deux millénaires dans certaines régions. Dès le VIe siècle avant notre ère, l’homme d’État Fan Li décrit ce modèle et en recommande la généralisation à l’échelle de l’empire. Dans ces rizières inondées, les poissons jouent un rôle essentiel : ils mangent les parasites, assurent la circulation de l’oxygène entre les plants et fertilisent l’eau par leurs déjections.
Résultat : ni engrais, ni pesticides. Ce modèle circulaire augmente les rendements tout en préservant les sols et les écosystèmes, tout en assurant une diversification alimentaire, tant pour le paysan que pour les échanges commerciaux à plus grande échelle.

La Chine impériale développe également des pratiques avancées de recyclage des déchets urbains. Les matières organiques issues des villes sont systématiquement réutilisées comme fertilisants agricoles, assurant une continuité étroite entre espaces urbains et ruraux. Loin de l’opposition moderne entre ville et campagne, cette circulation des ressources contribue à maintenir la fertilité des terres sur le long terme. Fait éclairant dans les débats contemporains sur l’« écologie punitive », les contrevenants s’exposaient à de lourdes amendes dès le XIIe siècle.
Ces pratiques s’inscrivent enfin dans un cadre intellectuel précis. La philosophie confucéenne, sans être explicitement écologiste, valorise l’équilibre, la modération et l’harmonie entre l’homme, la société et le monde naturel. Gouverner, c’est réguler : prévenir les famines, maîtriser les fleuves, éviter les déséquilibres susceptibles de provoquer des catastrophes sociales et politiques. Loin d’une logique de domination de la nature, l’idéal est celui d’une adaptation constante à ses rythmes.
Alors, l’écologie est-elle réellement une préoccupation nouvelle ?
Les exemples de pratiques harmonieuses avec l’environnement sont nombreux, à travers les âges et les régions du monde. Ce qui apparaît en réalité comme spécifique et relativement récent, c’est au contraire la logique de rentabilité et d’exploitation née en Europe avec le mercantilisme au XVIIIe siècle, puis le capitalisme. Généralisé à l’échelle du globe par l’expansion coloniale et la mondialisation croissante des économies, ce modèle — aujourd’hui dominant — a profondément transformé nos sociétés, nos économies, l’affirmation de l’individuel au détriment de la collectivité, et bien sûr notre rapport à la nature.
À l’heure où les sociétés contemporaines cherchent à réinventer leurs modèles face à l’urgence climatique, ce détour par l’histoire rappelle que penser la durabilité n’est pas une rupture radicale, mais peut-être une redécouverte.



