Taha Siddiqui : « Personne ne devrait mourir pour avoir exercé sa profession »
- Louise Torres Schmitt
- 24 mars
- 10 min de lecture
Taha Siddiqui n’avait pas prévu de devenir journaliste. Encore moins de devoir quitter son pays. Au Pakistan, où il enquêtait sur les dérives du pouvoir, exercer ce métier revenait déjà à franchir certaines lignes. Jusqu’au jour où une tentative d’enlèvement le contraint à partir. Installé en France, il poursuit depuis son travail et sa réflexion sur le rôle du journalisme et les pressions qui pèsent sur l’information. Le Miroir a eu la chance de le rencontrer au Dissident Club, son bar parisien, pour un échange autour d’un enjeu central : que reste-t-il aujourd’hui de la liberté d’expression ?

Dans votre livre Dissident Club, vous expliquez que vous n’aviez pas l’intention de devenir journaliste. Vous avez découvert ce métier en même temps que l’accès à des récits et des façons de penser différentes de celles imposées par votre environnement religieux et politique. Y a-t-il eu un moment ou une personne décisive dans votre choix de carrière ?
J’ai grandi au Pakistan, alors que le pays vivait sous une dictature militaire. Mais c’est surtout pendant mes études à l’université que j’ai été frappé par l’ampleur du contrôle exercé sur l’information, les médias et la vie politique. En même temps, j’ai vu certains médias tenter de résister : malgré les pressions, des journalistes continuaient à enquêter et à publier. Cela m’a fait comprendre que le journalisme pouvait être un moyen de répondre aux interrogations qui m’habitaient déjà.
Je viens d’une famille très religieuse où l’on m’avait appris qu’il ne fallait pas remettre en cause ce qui nous était transmis. L’islam y était présenté comme une soumission, au sens littéral du terme : accepter et obéir. Or, en découvrant le travail journalistique, j’ai compris qu’il existait un domaine où poser des questions n’était pas interdit mais au contraire essentiel. Le journalisme offrait la possibilité d’interroger le pouvoir, mais aussi ses propres certitudes.
Peu à peu, j’ai compris que ce droit de questionner ne concernait pas seulement le pouvoir politique, mais aussi mes propres convictions. En réexaminant ce que l’on m’avait appris depuis l’enfance, j’ai fini par remettre en cause mes croyances religieuses et par abandonner l’islam. Ce n’est jamais simple de se détacher d’idées inculquées très tôt, mais cette remise en question faisait partie du même mouvement qui m’avait conduit vers le journalisme.
Vous racontez dans votre livre qu’un journaliste vous a présenté le journalisme comme un contre-pouvoir, une idée qui vous a profondément marqué. Dans le contexte médiatique actuel, marqué par les pressions financières et celles de l’audience, ce rôle vous semble-t-il avoir disparu, ou simplement être devenu plus difficile à exercer ?
Je ne pense pas que ce rôle ait disparu. Au contraire, il est aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Les démocraties sont attaquées, tout comme les valeurs progressistes et la liberté de la presse. Dans ce contexte, le journalisme demeure essentiel.
Ce qui a changé, en revanche, c’est l’environnement dans lequel il s’exerce. Lorsque j’ai commencé ma carrière, le journalisme bénéficiait encore d’une forte légitimité. Mais depuis vingt ou trente ans, la situation s’est progressivement dégradée. Des gouvernements occidentaux, qui se présentaient comme les défenseurs de la liberté de la presse, ont eux-mêmes commencé à la fragiliser lorsque leurs intérêts étaient en jeu. Dans le même temps, une partie des grands médias occidentaux est passée sous le contrôle de milliardaires, qui orientent parfois le récit public en fonction de leurs propres intérêts.
À cela s’ajoutent des attaques politiques directes contre les médias. Aux États-Unis, par exemple, Donald Trump a fait de la dénonciation des « fake news » un élément central de son discours, dès son premier mandat et encore aujourd’hui. Cette stratégie vise à affaiblir la crédibilité des journalistes. Or, sans médias libres et indépendants, les citoyens ne peuvent pas prendre de décisions éclairées. Et sans citoyens informés, la démocratie elle-même s’affaiblit.
C’est pourquoi je dirais que le rôle du journalisme n’a pas disparu. Mais depuis plusieurs décennies, des forces politiques et économiques s’emploient à en diminuer l’importance aux yeux du public. Cela ne rend pas le journalisme moins nécessaire. Cela le rend simplement plus difficile à exercer.
"L’idée selon laquelle chacun pourrait dire absolument tout ce qu’il veut relève surtout d’une conception américaine de la liberté d’expression. En réalité, cette liberté ne peut pas être dissociée d’une forme de responsabilité."
Cette situation a aussi un impact important sur les jeunes générations qui veulent devenir journalistes. Alors que de nombreux médias semblent dépendants de puissances économiques ou politiques, comment défendre la liberté d’expression dans ce contexte ?
Je ne veux pas être pessimiste, mais la situation est extrêmement difficile pour les jeunes journalistes, parce que le problème dépasse le seul champ médiatique. Il est lié aux structures économiques actuelles, à la concentration du pouvoir et à la manière dont nos systèmes fonctionnent aujourd’hui. Une grande partie des médias et des plateformes est contrôlée par un nombre très restreint d’acteurs, ce qui influence directement la circulation de l’information.
Avec Internet, on avait l’espoir d’une démocratisation. Les jeunes pouvaient enfin s’exprimer, contourner certains filtres traditionnels et faire entendre leur voix. Mais progressivement, ce qui devait élargir la liberté d’expression a aussi produit de nouvelles formes de concentration et de contrôle. Le numérique n’a pas supprimé les rapports de pouvoir, il les a déplacés.
Les journalistes évoluent dans un environnement où l’information est à la fois plus accessible et plus vulnérable aux logiques économiques et aux intérêts privés. Mais je ne pense pas que ce système puisse durer indéfiniment. L’histoire montre que les périodes de forte inégalité et de restriction des libertés finissent par provoquer des réactions. Les systèmes basés sur la suppression de la vérité ou des droits fondamentaux atteignent toujours leurs limites.
On voit d’ailleurs aujourd’hui des signes de mobilisation, notamment chez les jeunes générations dans plusieurs régions du monde. Ces mouvements montrent qu’il existe une énergie de résistance. La difficulté est de transformer cette contestation en changement durable, avec des structures solides et une vision politique claire.
Vous évoquiez l’absence de censure dans les sociétés occidentales. Mais cette liberté permet aussi à chacun de publier pratiquement n’importe quoi sur les réseaux sociaux, ce qui favorise la diffusion de désinformation. N’y a-t-il pas là un paradoxe : une liberté d’expression sans limites qui finit par fragiliser la liberté d’expression elle-même ?
L’idée selon laquelle chacun pourrait dire absolument tout ce qu’il veut relève surtout d’une conception américaine de la liberté d’expression. En réalité, cette liberté ne peut pas être dissociée d’une forme de responsabilité. En Europe, par exemple, elle s’inscrit déjà dans un cadre juridique : on ne peut pas tenir n’importe quel propos si cela cause un préjudice à autrui. La question de savoir où se situe cette limite relève ensuite du travail des juges et des institutions indépendantes.
Cela ne signifie pas pour autant que la censure doive devenir la norme. Au contraire, elle ne devrait jamais être une solution. La réponse passe plutôt par l’éducation aux médias et par une responsabilisation des plateformes. Aujourd’hui, le problème est que les grandes entreprises de réseaux sociaux amplifient souvent les contenus les plus polarisants, les discours de haine ou certaines théories complotistes, parce que ces contenus génèrent davantage d’engagement. La question de la responsabilité devrait donc d’abord se poser à leur niveau, plutôt que de viser d’abord les individus.
Dans ce cadre, le rôle de l’État est central : il doit exiger davantage de transparence et de responsabilité de la part des plateformes. Certaines mesures, comme l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, ne traitent qu’une partie du problème, car le contenu problématique reste en ligne. Par ailleurs, ces dispositifs impliquent souvent de collecter encore plus de données personnelles pour vérifier l’âge, ce qui peut renforcer le pouvoir des plateformes plutôt que le limiter. La véritable question est donc celle de la régulation de cet espace numérique. Il ne s’agit ni de censurer ni d’interdire, mais de mettre en place des politiques publiques capables d’encadrer les réseaux sociaux et d’exiger des comptes de ceux qui les contrôlent. Sans cela, la liberté d’expression risque en effet d’être fragilisée par les dynamiques mêmes des plateformes.
"L’exil m’a apporté une sécurité essentielle, mais il m’a aussi donné une voix plus libre et plus visible."
Vous avez travaillé dans un contexte où écrire pouvait mettre votre vie en danger. Cela change-t-il la manière dont vous hiérarchisez l’information et décidez de ce qui doit être publié ?
Dans un pays comme le Pakistan, l’autocensure est extrêmement fréquente. Tous les journalistes y sont confrontés, parce que les risques sont réels et peuvent relever de la vie ou de la mort. Cette contrainte est constamment présente à l’esprit : jusqu’où peut-on aller ? Comment formuler les choses ?
Personnellement, j’ai toujours essayé de repousser ces limites. C’est précisément pour cela que j’ai fini par partir en exil. À un certain moment, j’ai franchi une ligne que l’État considérait comme inacceptable. Mais je pense que la question ne devrait pas être celle de l’autocensure en elle-même. Les journalistes qui s’autocensurent le font d’abord pour se protéger et continuer à travailler. Il faut plutôt interroger les conditions qui rendent cette autocensure nécessaire. La responsabilité incombe à ceux qui créent un climat de menace et de pression.
Notre métier consiste à travailler de manière indépendante, sans pressions extérieures. Mais lorsque ces pressions existent, chacun trouve ses propres stratégies : certains acceptent davantage de compromis, d’autres en refusent plus. L’exil est une de ces stratégies. L’enjeu n’est donc pas de juger les compromis des journalistes, mais de comprendre et de questionner les mécanismes qui les obligent à les faire.
"La visibilité n’est pas seulement un risque potentiel ; elle peut devenir un bouclier."
Le fait d’avoir quitté le Pakistan et de travailler aujourd’hui en France vous a-t-il apporté davantage de liberté, ou a-t-il créé une forme différente de distance avec votre pays ?
Au départ, l’exil m’a clairement offert plus de liberté mais les débuts ont été difficiles. On m’a reproché d’avoir fui, on a mis en doute mon courage. Ces critiques m’ont touché. Puis j’ai compris que chacun affronte les situations à sa manière. Mon choix était différent, mais il relevait de la nécessité de continuer à travailler. Avec le temps, j’ai aussi réalisé que les outils numériques changent profondément la notion de distance. Je ne suis pas déconnecté du Pakistan. Au contraire, je continue d’y être très présent. Si les attaques en ligne persistent, ma famille a été menacée, et mes contenus sont parfois bloqués ou restreints, cela montre que mon travail a encore un impact.
L’exil m’a apporté une sécurité essentielle, mais il m’a aussi donné une voix plus libre et plus visible. Je suis devenu, d’une certaine manière, un relais pour ceux qui ne peuvent pas s’exprimer sur place. Bien sûr, je ne fais plus du reportage de terrain comme avant. Mais je continue à travailler sur le Pakistan grâce à mes contacts, en produisant davantage d’analyses et en me consacrant aux questions de liberté de la presse. J’ai changé ma méthode, pas mon engagement.
Vous mentionnez dans votre livre que des agents vous auraient indiqué que votre activité attirait trop l’attention. La visibilité est-elle pour vous une forme de protection, de résistance, ou les deux ?
Il y a eu une confusion dans la version française de mon livre. Certaines nuances ont été perdues dans la traduction. Dans la réalité, lorsque je suis arrivé en France, j’ai été contacté par les autorités françaises. Elles m’ont informé que des communications interceptées au Pakistan faisaient état d’une liste de personnes ciblées, et que mon nom figurait dessus. On m’a alors conseillé de rester vigilant, de ne pas partager ma localisation, d’éviter certains déplacements, et de faire attention à mes contacts. Ce n’est pas la visibilité en elle-même qui crée le danger, mais le fait que je continue à m’exprimer sur des sujets sensibles.
En revanche, la visibilité peut aussi être une forme de protection. Plus vous êtes exposé publiquement, plus il devient difficile de vous cibler sans conséquences diplomatiques ou politiques. Une attaque contre une personne très visible dans un pays comme la France aurait des répercussions importantes. C’est aussi pour cela que je continue à écrire et à intervenir publiquement. La visibilité n’est pas seulement un risque potentiel ; elle peut devenir un bouclier.
Au regard de tous les risques et des menaces qui pèsent sur vous, le journalisme et la liberté d’expression valent-ils d’affronter de tels dangers ?
Beaucoup de personnes posent cette question. Au début, je répondais simplement que oui, cela en valait la peine. Aujourd’hui, je vois les choses différemment. En réalité, cette question ne devrait même pas nous être adressée. Nous faisons simplement notre travail. Un journaliste n’est pas différent d’un autre professionnel, comme un barman, un réceptionniste ou tout autre métier, il exerce une fonction sociale. Personne ne devrait mourir pour avoir exercé sa profession. Le problème n’est donc pas de savoir si cela « vaut la peine », mais de comprendre pourquoi le journalisme est devenu une activité dangereuse.
Ce danger ne vient pas du métier lui-même, mais des forces qui cherchent à contrôler l’information, à influencer les récits et à concentrer le pouvoir. Lorsque l’information est libre, les citoyens peuvent prendre des décisions éclairées. Si elle ne l’est pas, la démocratie en souffre. Notre rôle est essentiel dans toute société démocratique. Il ne devrait pas être menacé. La vraie question n’est donc pas de savoir si cela en vaut la peine, mais de faire en sorte que nous n’ayons pas à nous la poser.
En savoir plus sur le parcours de Taha Siddiqui
Taha Siddiqui est journaliste d’investigation. Au Pakistan, il observe les dérives du pouvoir et les pressions qui pèsent sur les médias. Son travail l’amène à franchir des lignes invisibles, à poser des questions que beaucoup n’osent pas formuler. En 2014, ses enquêtes le rapprochent de la France : avec Julien Fouchet et Sylvain Lepetit, il reçoit le prix Albert-Londres de l’audiovisuel pour La guerre de la polio, diffusé dans Envoyé spécial sur France 2. Ce prix n’est pas seulement une reconnaissance : c’est le début d’un lien durable avec un pays qui deviendra bientôt son refuge.
Quatre ans plus tard, en 2018, sa vie bascule. Alors qu’il se rend à l’aéroport, son taxi est intercepté. Des hommes tentent de l’enlever. Dans le silence tendu de cette voiture, chaque seconde compte. Une portière déverrouillée lui offre une issue : il s’échappe, et décide peu après de quitter son pays. L’exil s’impose comme une nécessité pour continuer à exercer son métier en toute liberté.
Installé à Paris, Taha Siddiqui poursuit ses enquêtes et sa réflexion sur le journalisme et la liberté d’expression. Il observe les pressions politiques, économiques et numériques qui fragilisent l’information, tout en restant fidèle à l’exigence qui a marqué sa carrière dès ses premiers reportages.
The Dissident club
Au cœur du 9ᵉ arrondissement de Paris, le Dissident Club est bien plus qu’un simple bar. C’est un lieu de rencontres et d’échanges, un refuge pour les dissidents venus du monde entier. Musiciens, poètes, conteurs et artistes en tous genres s’y retrouvent, osant, le temps d’une soirée, partager des récits souvent nés dans l’intimité de leurs chambres. Taha Siddiqui l’a fondé à son arrivée en France, non seulement comme espace de création, mais surtout comme une terre d’asile pour ceux qui ont été contraints de quitter leur pays natal. Selon ses propres mots : « L’exil ne garantit pas une sécurité absolue, mais le Dissident Club permet de rassembler la communauté et, ensemble, nous pouvons riposter. »



