top of page

David Carzon : « Je ne crois pas à la neutralité, je crois à la transparence »

  • Louise Torres Schmitt
  • 10 févr.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 18 févr.

De la presse papier au numérique, certains journalistes ont traversé les grandes révolutions de leur métier tout en les façonnant. David Carzon en fait partie : à la fois observateur et acteur des bouleversements qui ont transformé la production, la diffusion et la consommation de l’information, il porte un regard lucide et concret sur les enjeux du journalisme moderne. Pour Le Miroir, il revient sur les changements qui traversent le métier : la place du numérique, la montée des créateurs de contenu, la question de la confiance et le rôle fondamental des communautés dans l’information.


David Carzon, journaliste, auteur et freelance
David Carzon, journaliste, auteur et freelance


Vous avez travaillé dans des univers très différents — presse écrite, service public et médias dits « de nouvelle génération ». Votre carrière s’est déroulée au moment d’une transformation majeure du journalisme. Qu’est‑ce qui a le plus influencé votre vision du rôle et des responsabilités d’un journaliste ?


Je fais partie d’une génération qui a vu Internet arriver dans les rédactions. J’ai commencé dans la presse quotidienne régionale, puis participé au lancement de 20 Minutes à Paris. C’était un moment charnière : le numérique bouleversait les pratiques, les usages, la diffusion de l’information et les modèles économiques. Dès le départ, j’ai été fasciné par ces transformations et par ce qu’elles impliquaient pour le lien avec le public. Les bouleversements pouvaient être positifs ou négatifs, mais ils forçaient à réfléchir. Depuis le début des années 2000, je m’intéresse donc à toutes ces transformations, et ma carrière journalistique a été beaucoup orientée dans ce sens.


Très vite, j’ai été attiré par ce qu’on appelait les blogs. Des gens qui n’avaient pas forcément la carte de presse produisaient un contenu intellectuel stimulant, qui méritait d’avoir sa place dans l’offre journalistique. J’ai beaucoup blogué, beaucoup discuté avec ces communautés, et ça a commencé à influencer mon travail.


Après 20 Minutes et un court passage pour lancer Grazia, j’ai rejoint Arte, où j’ai pu créer une équipe web, produire du contenu et former les équipes aux nouveaux formats. À Télérama, j’étais directeur numérique, chargé de faire le lien entre papier et numérique, puis j’ai travaillé à Libération, en restant attentif aux évolutions numériques. Ensuite, j’ai cofondé Binge Audio, un média purement numérique, pour expérimenter de nouvelles formes de narration, notamment audio, sans contraintes papier. 


Aujourd’hui, je suis journaliste, auteur et freelance, je développe des programmes et je suis consultant. Je continue de m’intéresser à ces questions, surtout avec la période de l’IA, qui, pour moi, est comparable à l’arrivée d’Internet, mais à une puissance bien plus grande. Les bouleversements qu’elle entraîne sont à la fois considérables, fascinants et potentiellement dangereux, et ne doivent pas être négligés.


La carte de presse n’est qu’un statut et non pas un certificat de journalisme. 

Vous parliez des effets positifs et négatifs du numérique. Longtemps perçu comme une menace pour le journalisme traditionnel, le web est pourtant aujourd’hui le principal canal de consommation de l’information. Selon vous, le web a-t-il sauvé le journalisme ou l’a-t-il mis en crise ?


C’est compliqué d’être catégorique, parce que c’est forcément un peu des deux. Il y a

deux choses différentes.


D’abord, la question des modèles économiques. Internet, les plateformes et les réseaux sociaux ont fragilisé la presse, mais ce modèle était déjà fragile : avant Internet, l’économie des journaux n’était pas florissante, et certains étaient soutenus par des milliardaires. On n’est donc pas passé d’une situation toute blanche à une situation toute noire. Le numérique a surtout bouleversé les modèles économiques : cela a créé des opportunités pour certains et a permis l’émergence de nouveaux médias qui existent encore aujourd’hui et s’en sortent très bien. D’autres ont existé puis disparu, ce qui relève de la vie normale des médias plutôt que d’un phénomène inédit.


Mais ce qui a vraiment changé, c’est le rapport au contenu. Pour les journalistes, le numérique a introduit de nouvelles manières de produire et a rapproché les médias de leur public. Cette proximité est parfois difficile à gérer : animer des communautés crée des antagonismes et des tensions entre les médias mainstream et leurs lecteurs. Dans le même temps, Internet a fait émerger une multitude de producteurs de contenus, hors des cadres traditionnels du journalisme. Cela peut déranger, mais c’est une chance : beaucoup créent des contenus passionnants, qui n’auraient jamais bénéficié d’une telle diffusion dans un système où les médias détenaient toute la chaîne.


La vraie question, c’est moins leur existence que ce qu’elle révèle : si le public se tourne vers eux, c’est que quelque chose s’est distendu dans sa relation aux médias traditionnels. Cela doit interroger les journalistes sur leurs pratiques et sur la manière de renouer le lien avec leurs lecteurs.


Et puis il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles. En suivant des créateurs comme Gaspard G, les spectateurs savent très bien qu’ils n’ont pas affaire à des journalistes au sens strict, mais à des voix identifiées, avec lesquelles s’est nouée une relation de confiance — c’est la base de la communauté. Les spectateurs ont conscience de l’existence de ce contrat et de sa fragilité : le rompre, c’est voir l’édifice s’effondrer. Il importe donc à chacun de veiller à sa préservation.


C’est pour cela que je ne pense pas que la situation oppose, d’un côté, les journalistes et de l’autre les créateurs de contenu. C’est un ensemble. Et ce que je note surtout, c’est qu’il y a beaucoup à apprendre de ces espaces que l’on ne regardait pas forcément. 


Dans un article de votre newsletter intitulé « Faire du journalisme ne suffit pas », vous écrivez qu’« heureusement, il ne suffit pas d’être journaliste pour faire du journalisme ». Comment, selon vous, éviter que la revendication du titre de journaliste par n’importe qui ne brouille les repères et, à terme, ne fragilise la profession  ?


Je ne pense pas vraiment que ce soit ça qui mette en danger la profession, contrairement au fait de se retrancher derrière un papier ou derrière une carte. La carte de presse n’empêche en rien de dire des conneries, ou d’être malveillant. Prenez Cnews : ils ont leur carte de presse. Une partie de la population estime que c’est du journalisme tandis qu’une autre estime que ce n’est pas du journalisme, mais de l’opinion politique. La carte de presse n’est qu’un statut et non pas un certificat de journalisme. 


Comme nous en parlions, certains créateurs de contenu produisent aujourd’hui des contenus sérieux, intéressants et respectueux de la déontologie, là où certains journalistes peuvent adopter un journalisme orienté. Il faut tenir compte du contexte et de la posture : les YouTubeurs, par exemple, assument pleinement leur rôle de créateurs de contenu, tandis que certains journalistes peuvent parfois se retrancher derrière leur statut pour légitimer leur point de vue. 


Si la profession est en danger, c’est pour des raisons intrinsèques au fonctionnement des journaux, qui ont du mal à évoluer : des agressions permanentes de la part des GAFAM aux ingérences de pays qui sapent la confiance dans des journaux qui font très bien leur travail… Ce sont des questions très complexes, mais ce ne sont pas les YouTubeurs qui mettent en danger les médias selon moi. Et je note d’ailleurs que si ces médias de YouTubeurs ou créateurs existent, c’est qu’il y avait une place à prendre. Sinon ils n’existeraient pas. 


Vous posez aussi cette question : « C’est quoi faire du journalisme aujourd’hui ? ». Puisque ce n’est plus réductible à la détention d’une carte de presse, comment définiriez-vous, en quelques mots, ce qu’est le journalisme aujourd’hui ?


Je ne crois pas qu’il existe une seule manière de faire du journalisme aujourd’hui. En revanche, il existe une nouvelle manière de faire des médias, qui impose de se poser des questions très différentes de celles qu’on se posait il y a vingt, trente ou cinquante ans. C’est surtout cela, le changement.


Faire un média, c’est d’abord se poser une série de questions : qu’est-ce que je peux raconter comme histoire ? Qu’est-ce que je peux apporter comme information ? Avec quels moyens ? Et surtout, à qui est-ce que je m’adresse ? Pendant longtemps, les journaux ont fonctionné comme des institutions. Ils ne se demandaient pas vraiment à qui ils parlaient. Aujourd’hui, la question centrale est devenue : à qui voulez-vous parler et comment voulez-vous les toucher ? Ce sont des questions essentielles, et il est sain de se les reposer régulièrement.


Aujourd’hui, créer un média ou faire vivre un média, c’est aussi faire vivre une communauté.

Vous parlez de la « sacro-sainte neutralité » pour dire qu’elle n’existe pas vraiment. Mais aujourd’hui, ce constat est de plus en plus retourné contre les journalistes, qui sont accusés de parti-pris et disqualifiés comme militants ou idéologiques. Comment un journaliste peut-il faire face à cette mise en accusation permanente ? Et est-ce seulement possible d’y résister ?


Pour moi, oui, il y a deux choses importantes. D’abord, ne pas raconter n’importe quoi, ne pas faire d’erreurs, raconter des choses justes. Des choses qu’on a vérifiées et dont on est sûr. Ce n’est pas une question de neutralité ou d’objectivité, c’est une question de justesse.


Et puis, je ne crois pas à la neutralité, je crois à la transparence… Ce n’est pas la même chose. La neutralité est une forme d’objectivité qu’on impose, et je n’y crois pas, parce qu’en tant qu’individus, même quand on travaille dans un média, on est façonnés par un ensemble de choses qui font qu’on n’est jamais neutres.


La transparence, en revanche, c’est passer un contrat avec l’audience, avec les lecteurs, pour leur dire : voilà d’où je vous parle. Si vous savez d’où je parle, vous saurez lire, interpréter, regarder, écouter ce que je vous dis. Parce que les gens ne sont pas bêtes : si, au départ, je leur fais croire que je suis objectif, le contrat est biaisé, et quand le contrat est biaisé, il ne peut pas bien fonctionner.


Selon moi, cette question de la transparence est bien plus importante que celle de l’objectivité ou de la neutralité.


Vous avez insisté sur l’importance de la communauté dans le journalisme, notamment numérique. Mais est-ce que cette logique ne comporte pas aussi un risque d’entre-soi, voire de repli sur des publics déjà convaincus, au détriment de la confrontation des points de vue ?


Quand je parle de faire communauté, je parle du fait de concevoir des canaux d’interaction et de discussion avec les lecteurs, quels qu’ils soient. Prenons les commentaires : c’est quelque chose que les journaux n’ont jamais vraiment su gérer. Dans certains, on nomme un médiateur pour faire l’interface entre la rédaction et les lecteurs. Mais ça ne fait pas vraiment vivre une communauté. Cette question est pourtant essentielle, car lorsque des gens suivent un média, ils ont aussi envie de sentir qu’ils font partie d’un ensemble. 


Je prends souvent l’exemple de certains YouTubeurs qui font du reportage et qui intègrent dans leur récit la manière dont ils ont travaillé. Ce n’est pas du « coulisses », ça fait partie de la narration. C’est cela qui crée de la communauté au sens où ils partagent une expérience, un ressenti, avec des gens qui peuvent ensuite le vivre avec eux et en discuter. Ça suscite des échanges, des interrogations, parfois des désaccords, qui n’existent pas dans une relation strictement descendante, telle que : je publie un article, vous êtes d’accord ou pas d’accord.


Comment faire ça dans un média mainstream, je n’ai pas la réponse. C’est très compliqué. Mais aujourd’hui, créer un média ou faire vivre un média, c’est aussi faire vivre une communauté. Et c’est une question qu’on ne peut pas éviter.


Une dernière question : tout au long de votre carrière, vous avez beaucoup contribué au développement du numérique. Aujourd’hui, de nouveaux médias répondent à des attentes différentes et s’adressent sans doute à un public assez différent de celui qui lit son journal papier en prenant son café. Est-ce que cela change la manière dont vous produisez et structurez l’information ?


Oui, beaucoup. C’est pour ça que je me suis mis à la newsletter. C’était un espace où je pouvais tester une manière d’écrire un peu différente de ce que j’avais fait jusque-là, même si cela rappelle un peu l’écriture de blog. La distribution reste très différente, mais c’est intéressant à expérimenter.


Aujourd’hui, je suis trop vieux pour être YouTubeur ou créateur de contenus de ce type — peut-être que je le ferai un jour, si les médias traditionnels n’existent plus pour diffuser les contenus. Mais ce que je veux dire, c’est que quand je travaille avec un média ou pour produire des contenus, j’essaie beaucoup de comprendre les codes actuels pour m’en inspirer ou pour les réinterpréter.


Dans le récit, dans la manière de construire une narration, je reste particulièrement attentif à ce qui se fait sur YouTube, notamment les contenus très longs. Je trouve ça passionnant d’un point de vue formel, et j’essaie de réfléchir à la manière dont ces codes peuvent enrichir mon travail : comment je peux adapter certaines pratiques, changer un peu ma manière de raconter ou expérimenter avec ces formats. 

bottom of page