Le baiser, acte chorégraphique
- Lucie Darmagnac
- 7 mars
- 2 min de lecture
En ce début d’année 2026, le Palais Garnier remet sur scène Le Parc, d’Angelin Preljocaj, créé en 1994 pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Explorant les jeux de l’amour, l’œuvre est devenue célèbre dans le monde entier pour une scène finale devenue iconique : un baiser aérien qui semble défier la gravité.
Dans les années 1990, la société est marquée par la crise du sida. Les rapports
amoureux en sont affectés ; ils changent, se chargent de doutes et de craintes. Dans ce contexte, le chorégraphe Angelin Preljocaj se pose une question simple : « Qu’en est-il, aujourd’hui, de l’amour ? » De cette interrogation naît Le Parc, son premier ballet créé pour le Ballet de l’Opéra national de Paris. Trente ans plus tard, l’œuvre continue de tourner sur les plus grandes scènes du monde.

Preljocaj, figure majeure de la danse contemporaine française et internationale, y explore les mécanismes de la séduction et le cheminement des passions traversant les relations. Ses inspirations se concentrent sur la littérature du XVIIᵉ siècle, de La Princesse de Clèves aux Liaisons dangereuses, où l’amour est affaire de stratégie et de désir, entre libertinage et cruauté.
L’histoire est celle d’une jeune femme complètement hermétique à l’amour qui, guidée par ses jardiniers, fait finalement une rencontre. Le ballet se déroule dans un jardin à la française, peuplé d’aristocrates. Les regards s’échangent, les corps se rapprochent, puis s’éloignent. Différentes étapes rythment la rencontre, reprenant les schémas qui structurent la littérature de l'époque : désir, conquête, résistance, rêve, ardeur, abandon... Mais Preljocaj ne se contente pas d’un tableau historique : il mêle les références classiques à une gestuelle contemporaine, faite de lignes brisées, de chutes, de mouvements au sol. La musique suit la même logique : les concertos de Mozart dialoguent avec la partition électronique de Goran Vejvoda.
Le désir entre les deux protagonistes grandit pendant trois actes, jusqu’à la scène finale. C’est de là que l’image est née, devenue célèbre : un pas de deux où les danseurs s’embrassent longuement, tandis que la danseuse s’élève et tournoie autour de son partenaire, sans rompre le baiser.
Preljocaj raconte avoir imaginé ce moment en écoutant le Concerto n° 23 en la majeur (Kv 488) de Mozart : une note suspendue, posée tout en haut de la portée, lui inspire l’idée d’un baiser immobile. C’est à ce moment-là, exactement, que le geste doit arriver. Puis, lorsque l’orchestre reprend comme un « vent qui se lève » selon les mots du chorégraphe, la danseuse décolle, entraînée par la rotation du danseur, toujours liée à celui-ci par la bouche. Un porté qui, s’il paraît naturel grâce à l’entraînement des danseurs, demande une grande maîtrise technique.
Cette image, à la fois simple et spectaculaire, a fait le tour du monde. Elle a même été utilisée dans une publicité pour Air France en 2011, où les danseurs se rencontrent dans un paysage confondant ciel et terre. Même ceux qui n’ont jamais vu Le Parc ont souvent aperçu ce baiser aérien, devenu l’une des scènes les plus reconnaissables du ballet contemporain. Preljocaj en a fait bien plus qu’un geste romantique : un véritable acte chorégraphique, où l’amour se traduit par le mouvement.



