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Le ghosting ou l’art de disparaître

  • Louise Torres-Schmitt et Esther Laborde
  • 5 mars
  • 7 min de lecture

Sans prévenir, du jour au lendemain, la personne avec qui vous échangiez depuis des semaines ne répond plus. Seul un misérable petit point vert vous nargue : elle est en ligne… simplement pas pour vous. Manque de chance, vous vous êtes fait « ghoster ». Le mot est même entré dans le dictionnaire anglophone Merriam-Webster. Comme si notre époque avait officiellement reconnu cette compétence : savoir disparaître sans explication.


©Sergio Boscaino
©Sergio Boscaino

Le phénomène est devenu si répandu qu’il ressemble presque à une épidémie. Selon le Thriving Center of Psychology, 84 % des membres de la génération Z et des Millennials déclarent avoir déjà été ghostés. Plus frappant encore : près de deux personnes sur trois admettent avoir elles-mêmes ghosté quelqu’un. Autrement dit, nous sommes nombreux à dénoncer une pratique dont nous reconnaissons aussi être les auteurs. Comment expliquer cette contradiction ? Pourquoi cette « maladie relationnelle » que nous redoutons tant semble-t-elle si largement partagée ? 


Aux origines du « ghosting » moderne


Parmi les raisons invoquées reviennent le désintérêt, la peur du conflit, la pression des attentes ou encore le stress. Mais réduire le ghosting à une simple lâcheté numérique serait insuffisant. Il peut aussi fonctionner comme un mécanisme d’autodéfense. Le Dr Alexander Alvarado parle à ce sujet d’un « schéma émotionnel cyclique » : on ghoste parce qu’on a été ghosté. On coupe le lien avant d’être soi-même abandonné. La pratique se reproduit, souvent inconsciemment, par anticipation de la douleur et par peur de la répétition de l’abandon. 


Mais y a-t-il aussi des causes plus structurelles ? L’essor des réseaux sociaux et des applications de rencontre facilite évidemment cette pratique. Les relations commencent désormais souvent en ligne, avec des inconnus que l’on ne croisera peut-être jamais dans la vie quotidienne. Il est plus simple d’ignorer quelqu’un lorsque rien, socialement, ne nous oblige à le revoir. Dans le monde physique, esquiver suppose une mise en scène : éviter un regard, modifier ses habitudes, supporter une gêne. En ligne, le silence suffit. La distance numérique rend la disparition presque invisible, et donc plus facile. 


Pourtant, cette même technologie rend aussi l’absence plus lisible et parfois plus douloureuse. Laurence Allard, maître de conférences en sciences de la communication, souligne qu’autrefois on pouvait toujours imaginer une lettre perdue, un message égaré. Aujourd’hui, les interfaces affichent un « vu » ou un « lu » : il n’y a plus d’ambiguïté possible. Le silence devient explicite. À la douleur du rejet s’ajoute alors celle de l’absence de réponse, rendue visible par la notification elle-même.


Ironie de l’époque numérique, les nouvelles technologies rendent l’autre omniprésent. Cette présence permanente rend l’absence de réponse d’autant plus difficile à accepter. L’autre ne disparaît pas vraiment, il reste visible, mais silencieux. Et c’est

peut-être ce contraste qui rend le ghosting si déroutant.


Le ghosting n’a rien de nouveau


Toutefois, croire que le phénomène est né avec les écrans serait une erreur. L’histoire littéraire regorge de disparitions brutales et de silences dévastateurs.

Prenons par exemple un classique de la littérature dont une récente adaptation au cinéma n’a fait que raviver la popularité, en le remettant au goût du jour. Dans Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Heathcliff disparaît brutalement pendant plusieurs années sans donner la moindre explication. Cette absence totale, sans lettre ni message, laisse Catherine dans une attente destructrice. À sa réapparition, le silence accumulé a déjà produit ses effets : fantasmes, incompréhension… Bien avant les « vu » laissés sans réponse, la fiction romantique montrait donc déjà que disparaître sans laisser un mot est une violence relationnelle intemporelle. 


Ainsi, le numérique n’a pas inventé la fuite. Il l’a rendue plus simple, plus rapide, presque indolore pour celui qui part, mais paradoxalement plus obsédante pour celui qui reste. Car la différence tient moins au geste qu’au cadre. Autrefois, disparaître signifiait parfois s’effacer totalement du paysage de l’autre. Aujourd’hui, même bloqué ou supprimé, l’autre demeure visible.


Au-delà de la sphère amoureuse 


Si le ghosting est souvent associé aux applications de rencontre et aux débuts de relation, il ne se limite pas à la sphère amoureuse. Des travaux récents, fondés sur des entretiens et des enquêtes auprès de jeunes adultes, indiquent que le phénomène dépasse largement le cadre amoureux. Tout comme un partenaire peut cesser de communiquer pour mettre fin à une relation, un ami peut lui aussi « disparaître sans explication ». Le silence devient ainsi un mode de rupture partagé entre différentes formes de liens.


Les données confirment cette diffusion. Une personne sur deux déclare avoir déjà été ghostée par un ami proche. Plus de la moitié reconnaît avoir elle-même coupé brutalement le contact, le plus souvent pour éviter la confrontation ou le conflit.


Mais le phénomène ne s’arrête pas aux relations personnelles. Dans le monde professionnel, le silence s’est également banalisé : candidats qui ne se présentent pas à un entretien sans prévenir, recruteurs qui ne donnent jamais de réponse, collaborations interrompues sans explication… La disparition devient un outil de gestion des interactions, parfois perçu comme plus simple qu’une explication directe.


Ce qui frappe cependant, au-delà de sa fréquence, c’est son ambivalence. Trois personnes sur quatre estiment que le ghosting peut être acceptable dans certaines situations. Nous condamnons le geste tout en l’utilisant ; nous souffrons de la disparition tout en la pratiquant. Le phénomène révèle ainsi une tension profonde entre nos valeurs relationnelles et nos stratégies de protection.


Les raisons derrière le silence


Pour comprendre le ghosting, il faut d’abord sortir d’une explication unique. Une étude publiée en 2023 dans la revue Telematics and Informatics montre qu’il s’agit d’un phénomène aux causes multiples. Autrement dit, on ne disparaît pas pour une seule raison, mais selon des logiques qui peuvent se cumuler.


La première tient à la relation elle-même. La manière dont une personne évalue le lien joue un rôle central. Lorsque la relation est perçue comme peu engagée ou peu sérieuse, la rupture sans explication peut sembler suffisante. Dans ce cas, le silence n’est pas forcément vécu comme un acte violent, mais comme une manière rapide de clore un échange jugé secondaire.


À cette dimension relationnelle s’ajoute le contexte dans lequel les liens se forment aujourd’hui. Les applications de rencontre, où les interactions sont nombreuses et souvent parallèles, facilitent la disparition. Plus les échanges sont multiples, plus il devient difficile d’y répondre à tous. Les fonctionnalités techniques, comme le blocage ou la mise en sourdine, simplifient encore ce retrait.


Cependant, le phénomène ne s’explique pas uniquement par la situation ou la technologie. Il peut aussi relever d’un mécanisme d’autoprotection. Lorsqu’une relation devient inconfortable, conflictuelle ou source d’anxiété, disparaître peut sembler moins risqué qu’une confrontation directe. Le silence devient alors une stratégie d’évitement, destinée à limiter le stress ou à se protéger d’une discussion difficile.


Dernière cause étudiée : les recherches mettent en lumière des facteurs plus personnels. La surcharge de communication, très fréquente à l’ère des réseaux sociaux, peut dépasser les capacités d’attention d’un individu. Face à un flux constant de messages, certaines personnes finissent par ne plus répondre, parfois par oubli, parfois pour réduire la pression. Dans cette logique, cesser de donner des nouvelles peut apparaître comme une manière de reprendre le contrôle et de préserver son bien-être.


Disparaître… et après ? 


Les spécialistes sont unanimes : le ghosting n’est pas une simple maladresse numérique. Pour celles et ceux qui le subissent, l’expérience laisse souvent une empreinte nette. Confusion, tristesse, déception, parfois colère. Car si un rejet explicite est douloureux, il a au moins le mérite de la clarté. Le silence, lui, entretient le doute. Il laisse place aux interprétations, et les interprétations sont rarement tendres avec

soi-même. Ai-je mal agi ? Ai-je été trop ceci, pas assez cela ? Ou la relation n’avait-elle tout simplement pas l’importance que je lui prêtais ? Le ghosting ne met pas seulement fin à un lien : il suspend la narration. Et sans récit, difficile d’avancer.


Les recherches menées sur le sujet montrent que ces effets ne sont pas anecdotiques. Les effets psychologiques liés au ghosting, qu’il s’agisse de relations amoureuses ou d’amitiés, font aujourd’hui l’objet d’une attention croissante. Les victimes peuvent voir leur estime de soi fragilisée, leur confiance ébranlée, et parfois développer des symptômes dépressifs. Le manque soudain de soutien social joue un rôle important, surtout chez les jeunes adultes, pour qui les amis et les partenaires constituent souvent les premiers interlocuteurs en cas de difficulté. Aussi, être coupé de ces échanges, même volontairement, peut accentuer le sentiment de solitude.


Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les travaux soulignent également que le ghosting peut avoir des effets inattendus sur ceux qui le pratiquent. En disparaissant, on se prive aussi de liens potentiellement enrichissants. Les recherches montrent que même des interactions brèves, parfois jugées secondaires, apportent des bénéfices réels. Un échange anodin, une conversation légère, un contact occasionnel peuvent contribuer au bien-être plus qu’on ne l’imagine. À l’inverse, l’idée que couper court ferait toujours du bien est souvent surestimée.


Le ghosting peut donc aussi laisser une trace intérieure : culpabilité, malaise, inquiétude pour sa réputation. Même lorsqu’il semble plus simple qu’une confrontation, il ne protège pas toujours durablement. Car en cherchant à éviter la douleur immédiate, on risque parfois d’en créer une autre, plus diffuse.


Éviter le malaise 


À y regarder de plus près, le ghosting en dit long sur la manière dont nous gérons nos relations : la liberté de disparaître coexiste avec la tentation de l’évitement. Nous sommes capables de décider, d’agir selon notre volonté, mais cette liberté n’est jamais sans conséquence, pour soi comme pour l’autre.


On en vient parfois à oublier une logique pourtant simple : si l’on n’aime pas subir le silence des autres, peut-être vaut-il mieux éviter de le leur infliger. Un principe ancien, presque trop évident, mais qu’on aurait tort de négliger dans nos vies numériques saturées.


Et puis, entre nous, envoyer un petit message clair demande souvent moins d’effort que de disparaître. Quelques mots peuvent suffire à éviter des semaines de doutes, de ruminations et de « vu » sans réponse. Après tout, un « c’est fini » reste plus élégant et, surtout, beaucoup moins stressant quand on se retrouve face à face au détour d’un trottoir.




SOURCES


Forrai, M., Koban, K., & Matthes, J. (2023). Short-sighted ghosts. Psychological antecedents and consequences of ghosting others within emerging adults’ romantic relationships and friendships. Telematics and Informatics, 80, 101969. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0736585323000333#section-cited-by 


Inter, F. (2020, 10 février). Amour 2.0 : le « ghosting » ou l’art de disparaître. France Interhttps://www.radiofrance.fr/franceinter/amour-2-0-le-ghosting-ou-l-art-de-disparaitre-9883620 

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