Sexisme en santé : le domaine médical, terrain où les stéréotypes prospèrent malgré tout
- Elise Darmagnac et Lucie Darmagnac
- 16 mars
- 6 min de lecture
Vaste sujet que le sexisme dans l’univers du soin : que ce soit du côté des patientes ou des professionnelles, le parcours des femmes y est, comme partout ailleurs, semé d’embûches. Le sexisme structurel, soit l’inégalité systématique entre les sexes en matière de pouvoir et de ressources à l’échelle de l’État, y est particulièrement fort. Tour d’horizon, non-exhaustif, des différents visages que prend ce problème systémique dans le monde de la santé.
Si les recherches n’en sont encore qu’à leurs débuts, notons que le sujet intéresse de plus en plus : en associant les termes « sexism » et « health » sur PubMed, une base de données libre d’accès contenant des références sur les sciences de la vie et les thèmes biomédicaux, on retrouve 2 500 articles publiés entre 2012 et 2026, contre seulement 260 entre 1976 et 2012. Une note d’espoir, qui démontre qu’une prise de conscience collective est en cours — même si elle est probablement bien trop tardive, et bien trop longue. Un peu de positivité, vous allez en avoir besoin.
Quand les hommes débattaient de la « nature » des femmes médecin
Les professionnelles de santé ne sont pas épargnées par le sexisme ordinaire ainsi que par les violences sexistes et sexuelles (VSS) : selon le Conseil national de l’Ordre des médecins, 29% des médecins déclarent avoir été victimes de VSS ; 54% des médecins femmes contre 5% des médecins hommes. Les outrages sexistes sont les violences les plus fréquentes, suivies des faits de harcèlement. À l’ère post-MeToo, ces VSS sont de plus en plus prises en compte, mais notons que l’hôpital fonctionne encore actuellement selon un modèle très hiérarchique, et que les personnes haut placées seront rarement inquiétées, rendant la dénonciation de certains comportements problématiques quasi impossible.
Le contexte de domination masculine dans lequel toutes ces violences s’inscrivent est le résultat d’années, de siècles et de millénaires au cours desquels la place de la femme a été restreinte et remise en question dans les professions médicales, alors même que son rôle était extrêmement important. Contraintes, la plupart du temps, à travailler en tant que soignantes de manière informelle, les femmes n’ont eu accès aux études de santé qu’en 1868 en France. Et ceci au prix de nombreux combats, face à des hommes dont les idées misogynes ne se sont pas taries après cette ouverture de la médecine au deuxième sexe.
Voici, par exemple, ce que l’on peut lire dans La femme-médecin, un livre de Richelot paru en 1875 :
« Cet accoutrement, (tablier plein de sang) ces salles infectes, ces débris humains, ces rudes travaux, font un contraste repoussant avec ces formes féminines.(…) Ces jeunes femmes perdent toutes leurs grâces, tout leur charme, tout l'attrait de leur sexe. Ce ne sont plus ni des femmes ni des hommes. (…) Et quand elles seront enceintes, comment s'approcheront-elles de leurs malades avec leur gros ventre ? »
Et un peu plus loin :
« La femme ne peut prétendre à parcourir sérieusement la carrière médicale (…) qu'à la condition de cesser d'être femme : de par les lois physiologiques, la femme médecin est un être douteux, hermaphrodite ou sans sexe, en tout cas un monstre. Libre maintenant à celles que tentera cette distinction de chercher à l’acquérir. »
On vous l’avait dit : commencer par un peu de positivité ne faisait pas de mal.
De Madeleine Brès à aujourd’hui, une victoire après l’autre
Des femmes médecins, il y en a toujours eu : on en trouve des descriptions dès l’Egypte ancienne et la Grèce antique. Mais la majorité d’entre elles était cantonnée à n’exercer que dans certains domaines, comme la gynécologie, ou à se cacher et se travestir : une femme appelée Agnodice, par exemple, aurait suivi des études de médecine en se déguisant en homme, en 350 av. J.-C.
Il existe bien, dans l’histoire, des lieux et des moments où les femmes se sont adonnées à la recherche scientifique : dans certains couvents qui le leur permettaient, par exemple, ou encore à Paris, où certaines étaient très connues et exerçaient même auprès du roi. Mais, dans l’ensemble, les femmes restent officiellement exclues de l’enseignement et de la pratique de la médecine jusqu’au XIXᵉ siècle, malgré leur apport constant en termes de savoir et de pratique.
La seconde moitié du XIXᵉ siècle voit s’amorcer un mouvement plus large d’émancipation intellectuelle et professionnelle des femmes, qui leur ouvre progressivement l’accès aux études. Madeleine Brès (1839-1925) est la première femme française inscrite à la Faculté de médecine. En 1870, elle exerce les fonctions d'interne à l'Hôpital de la Pitié de Paris comme suppléante de Paul Broca. Celui-ci ne tarit pas d’éloges sur sa disponibilité et son sérieux, mais aussi sur ses qualités de médecin : « Par son ardeur au travail, par son zèle dans le service hospitalier, nous nous plaisons à reconnaître que Mme Brès a justifié l'ouverture de nos cours aux élèves du sexe féminin et obtenu le respect de tous les étudiants. »
C’est donc au prix de nombreux efforts que les portes s’ouvrent aux femmes souhaitant devenir médecin — femmes devant en permanence prouver leur valeur et leurs compétences. En 1934, Jeanne Lévy est la première femme agrégée de médecine à la suite de ses travaux en chimie organique, pharmacologie, et chimie biologique. Dans les années 1950, les femmes continuent à s’imposer, mais il faut attendre les années 1970 pour voir le domaine de la chirurgie s’ouvrir à elles, avec Francine Leca, première femme chirurgien cardiaque à l’hôpital Necker-Enfants malades.
Du côté des patientes : être une femme, ou voir sa douleur sans cesse remise en cause
Rappelons que la santé des femmes a longtemps été ignorée, et ce notamment dans la recherche médicale : soit par l’absence de recherche menée sur les pathologies touchant majoritairement les femmes, soit par leur exclusion des essais cliniques, notamment thérapeutiques (elles représentaient environ 38% des sujets inclus dans les études dans les années 2010).
Par ailleurs, il est également admis que les préjugés sexistes et la méconnaissance de l’expression des symptômes chez les femmes nuisent à la prise en charge de celles-ci.
Les pathologies peuvent s’exprimer d’une manière différente de celle des hommes, qui n’est pas forcément enseignée dans les études de médecine. Les symptômes ont de plus tendance à être moins pris au sérieux, ou à être mis d’emblée sur le compte d’une pathologie psychologique ou psychiatrique. Un sondage Ipsos de 2025 indique que « Plus de la moitié des femmes interrogées (51%) estiment que leurs symptômes décrits à un professionnel de santé, ont au moins une fois été minimisés ou non pris au sérieux, parce qu’elles sont des femmes ».
Pour les femmes victimes d’infarctus du myocarde (crise cardiaque), le retard de prise en charge peut atteindre de trente minutes à une heure. Une étude récente, parue dans la revue Social Science & Medicine évoque un sur-risque de diabète et d’accident vasculaire cérébral pour les patients exposés au sexisme structurel. Autre exemple : le nombre de personnes atteintes de diabète de type 2 est comparable à celui des personnes souffrant d’endométriose. Pour autant, il faut en moyenne dix ans pour diagnostiquer cette dernière, contre six semaines pour le diabète.
Les changements sont de plus en plus nombreux, mais n’en sont encore qu’à leurs balbutiements. Il a fallu attendre 1993 pour que la Food and Drug Administration, l’agence étasunienne chargée de la santé publique, impose officiellement l’inclusion des femmes dans la recherche — sauf justification particulière, par exemple lorsque la maladie affecte uniquement les hommes. Pourtant, les déséquilibres persistent. Une étude de la Harvard Medical School publiée en 2022 révèle qu’en 2019, les femmes restaient largement sous-représentées dans les essais cliniques pour les maladies les plus courantes. Le chemin est donc encore long.
Tous acteurs du changement
Depuis 2025, il y a plus de femmes que d’hommes médecins en France (118 957 femmes contre 118 257 hommes). Comment expliquer alors que lorsqu’un homme et une femme rentrent dans la chambre d’un patient, celui-ci suppose d’emblée que le premier est médecin et la seconde infirmière (et l’exprime à voix haute) ? Les stéréotypes ont la vie dure, car selon des témoignages d’internes en médecine recueillis par Le Miroir, il s’agit d’une situation assez fréquente.
Si vous croisez une femme à l’hôpital, sachez donc qu’elle peut être infirmière, mais aussi aide soignante, agente d’entretien, médecin, pharmacienne, cadre de santé, assistante sociale, attachée de recherche clinique, brancardière, kinésithérapeute, diététicienne… et que son métier, quel qu’il soit, est indispensables au bon fonctionnement des soins.



