Ida Rubinstein, la femme à qui l’on doit le Boléro de Ravel
- Lucie Darmagnac
- 17 mars
- 2 min de lecture
Vous connaissez tous le célèbre Boléro composé en 1928, dont l’ostinato imperturbable et la mélodie répétitive ont fait la célébrité. Mais si Ravel en est le compositeur, son commanditaire est Ida Rubinstein, une des danseuses et mécènes les plus célèbres du début du XXe siècle.
Dans l'ordre : Ida Rubinstein posant pour le journal "the theater" en juillet 1912 -Portrait d'Ida Rubinstein, 1913 par Antonio de La Gándara - Ida Rubinstein dans le rôle de Zobéide dans Shéhérazade, 1922 par Jacques-Émile Blanche.
Icône de la Belle Époque, Ida Rubinstein doit son succès à ses qualités d’interprète et à sa présence scénique. Elle s’impose comme une des personnalités les plus importantes du monde théâtral parisien en mettant sa fortune au service de l’art, finançant des projets de compositeurs, d’auteurs, de décorateurs, et bien sûr de danseurs. Elle travaille aux côtés de Sarah Bernhardt, de Serge Diaghilev ou encore d’Igor Stravinski.
Fin 1927, elle demande à son ami et collègue Maurice Ravel de composer « un ballet de caractère espagnol », afin de pouvoir le présenter à sa troupe l’année suivante. Le musicien, qui n’avait plus composé pour le ballet depuis dix ans et dont les derniers grands succès scéniques remontaient à 1912, est enthousiasmé par cette idée.
Souhaitant au départ orchestrer des pièces tirées de la suite pour piano Iberia d’Isaac Albeniz, il opte finalement pour une œuvre originale basée sur un rythme de Boléro, danse traditionnelle andalouse. « J’avais entrepris pour Ida Rubinstein un travail sans intérêt qu’après un échange il nous a fallu abandonner. Je lui ai alors proposé de réaliser une machine dont j’eus l’idée il y a quelque trois ans et que je n’aurais jamais mise à exécution, sans crainte d’être saboté. » Ravel créé alors une œuvre nouvelle qu’il dédie entièrement à la danseuse, à partir de cette idée consistant à répéter le même thème plusieurs fois, sans aucun développement. La cellule rythmique, soutenant la mélodie, est répétée 169 fois au fil du morceau : une œuvre minimaliste, première en son genre.
C’est ainsi qu’en novembre 1928, Ida se produit sur la scène de l’Opéra Garnier devant une salle comble, accompagnée de vingt danseurs, sur la musique de Ravel. Le musicologue Willi Reich décrit la prestation en ces mots : « Avec une indifférence quasi démoniaque, Ida Rubinstein tournoyait sans arrêt, dans ce rythme stéréotypé, sur une immense table ronde d'auberge, cependant qu'à ses pieds les hommes exprimant une passion déchaînée, se frappaient jusqu'au sang. Ravel lui-même était au pupitre, soulignant par ses gestes brefs et précis l'élément automatique de l'action scénique, gestes moins appropriés à conduire l'orchestre qu'à exprimer l'immense tension intérieure de la composition. Jamais je n'ai vu un homme vivre plus intensément la musique, sous une apparence placide, que Maurice Ravel conduisant son Boléro ce soir-là. »
Si la création, comme tout grand chef-d’œuvre, a reçu son lot de critiques négatives, le Boléro est aujourd’hui l’un des morceaux les plus joués au monde. Dans sa volonté de faire vivre et prospérer la scène artistique parisienne, Ida Rubinstein a financé et soutenu cette œuvre déroutante, qui n’aurait probablement jamais vu le jour autrement.
La prochaine fois que vous entendrez le rythme entêtant du Boléro, vous saurez que vous le devez à l’amitié entre un compositeur aux idées modernes et une danseuse excentrique curieuse de nouveauté.









