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Rencontre avec Rémi Barroux, journaliste au quotidien Le Monde

  • Lucie Darmagnac
  • 10 janv.
  • 6 min de lecture

Chaque année à Couthures-sur-Garonne, le Festival International de Journalisme transforme le  village en un véritable lieu de débats et d’échanges. Pendant trois jours, le journalisme s’invite là où se vivent les enjeux du quotidien, entre conférences, ateliers et discussions improvisées. C’est au cours de l’édition précédente, en 2025, que Rémi Barroux, journaliste au Monde, a accepté de nous partager son expérience.


Rémi Barroux, journaliste au quotidien Le Monde


Vous êtes journaliste et exercez votre profession au journal Le Monde, où vous travaillez depuis 1999. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce journal pour y rester si longtemps, et avez-vous déjà eu envie de partir ?


Au Monde, beaucoup de journalistes sont là depuis de nombreuses années. C’est un journal qui offre un certain confort de travail, ainsi que de nombreuses possibilités d’évolution : on peut décider d’être correspondant, reporter, chef de service, puis reporter à nouveau, travailler dans l’économie, puis dans la politique... C’est une très grande rédaction — 500 journalistes — avec une vie interne riche. Historiquement, c’est un média indépendant qui a évolué et est aujourd’hui probablement le quotidien de référence français. Il faudrait donc avoir des propositions vraiment très attrayantes pour décider de quitter ce journal. 


Quel est le sujet sur lequel vous avez travaillé qui vous a le plus marqué au cours de votre carrière ? 


Le reportage, un des outils que je préfère, permet de faire de nombreuses rencontres. On rencontre parfois des personnes que l’on souhaiterait revoir… mais qu’on ne reverra pas. Ce sont elles qui me marquent. Néanmoins, un des reportages qui m’a le plus frappé est celui que j’ai réalisé sur l’épidémie d’Ebola en Afrique, notamment au Sierra Leone et en Guinée. Le taux de mortalité, une fois que l’on a contracté le virus, est de 95 %. J’ai vu beaucoup de gens mourir. J’ai été témoin à la fois d’épisodes dramatiques et de moments marqués par la chaleur humaine et l’entraide.


En tant que journaliste, faut-il selon vous lutter contre l’usage de l’intelligence artificielle, ou au contraire apprendre à travailler avec elle ? 


Si l’on veut lutter contre, la bataille est perdue, et personnellement, je préfère lutter avec des possibilités de victoire. De toute façon, cela fait un moment que l’on a affaire aux IA en tant que journalistes. Ce qu’il faut éviter, c’est qu’elles nous remplacent complètement. Pour l’instant, ce combat est gagné, mais il reste valable dans tous les secteurs de la création. L’IA ne doit pas apparaître comme une solution de simplicité et un synonyme de qualité, ce qu’elle n’est pas. Les journalistes qui écrivent des dépêches sont humains, nous avons besoin d’eux. En revanche, si l’IA venait demain à écrire seule les dépêches, je serai en effet inquiet pour une partie de notre profession. 


Lors d’une conférence du FIJ, Riss, le directeur de publication de Charlie Hebdo, a affirmé vouloir lutter contre le télétravail, car selon lui, « un journal se construit à partir du lien humain, et une rédaction ne fonctionne que si tout le monde est présent. » Comment cela se passe-t-il au Monde, et quel est votre avis sur la question ?


Je pense tout d’abord à Riss, et à ce jour maudit de janvier 2015 où une partie de la rédaction de Charlie Hebdo a été assassinée. À l’intérieur, il y avait mon ami très proche Tignous. Je pense toujours à lui avec beaucoup d’émotion, et je trouve très courageux de la part de Riss d’affirmer cela alors que cette rédaction a justement été fauchée parce qu’elle était en pleine réunion. Si elle avait été en télétravail, l’ironie est qu’il n’y aurait pas eu de morts. Il a raison de dire que le travail repose sur le contact humain.


Dans nos services, celui-ci reste indispensable pour se rencontrer, se challenger, ou comparer nos idées autour d’un pot à la cafétéria. Le journalisme n’existe que par le contact humain. Je suis toujours sidéré, ou admiratif, quand je vois des journalistes qui peuvent écrire des articles en passant cinq coups de fil ; personnellement, j’ai besoin de voir les gens à un moment ou à un autre. 


En trois mots, quelles sont les trois plus grandes qualités qu’un journaliste devrait acquérir au long de sa carrière ?


En premier lieu l’indépendance, qui me semble être la qualité la plus évidente. Ensuite, l’empathie : être capable de comprendre la personne qui est en face de vous, même si vous ne partagez pas ses idées. Comprendre d’où elle vient, pourquoi est-ce qu’elle dit ce qu’elle dit et pourquoi elle a cette vision de l’événement que vous êtes en train de couvrir. Enfin, dans un troisième temps, je dirais la clarté : nous ne sommes pas là pour nous faire plaisir dans l’écriture, mais pour que les lecteurs et les lectrices nous comprennent et comprennent l’actualité. 


Vous participez au Festival international de Journalisme (FIJ) depuis 6 ans. Si vous deviez convaincre quelqu’un de peu motivé de s’y rendre, que lui diriez-vous ? 


Je dirais que c’est un lieu incroyable de débats, un lieu d’intelligence par la diversité des thématiques abordées. D’un débat sur Trump à un débat sur le poids des communautés nationales, en passant par un débat sur les mégabassines, les sujets sont variés. Et ce que je trouve peut-être le plus admirable, c’est cette rencontre improbable entre ce grand groupe de presse, comprenant Le Monde, le Nouvel Obs, Télérama et Courrier International, basé à Paris et doté d’une puissance de feu rédactionnelle importante, et un petit village rural de 300 habitants, Couthures-sur-Garonne.


Ce festival est, de plus, co-organisé : le village ne prête pas seulement ses rues, il est l’acteur principal en matière d’organisation. Ce sont les habitants qui assurent le barriérage et la sécurité, tiennent les stands et logent les participants, puisque tous sont hébergés chez eux. On se trouve aussi dans un territoire rural dominé par le Rassemblement national, qui n’est visiblement pas de la même couleur politique que le groupe Le Monde. Cette rencontre est, à mes yeux, extraordinaire. 


Pensez-vous que le FIJ atténue, pendant quelques jours, l’opposition entre Paris et la Province ?


Le FIJ ne résout rien, mais il donne peut-être à voir différemment ce qu’est la ruralité pour des gens qui viennent de grandes villes. Il permet aussi et surtout aux habitants de ce village et des alentours de discuter avec nous, car nous sommes tous accessibles et que tout le monde se parle. Cela donne à voir qu’il n’y a pas forcément d’élites parisiennes hostiles à la ruralité, mais plutôt un travail commun à faire, en retissant du lien social. C’est un lieu où on accepte le contradictoire, où l’on peut se parler sans être d’accord, sans immédiatement s’insulter, comme l’on peut le voir sur les plateaux de télévision. 


Le FIJ est-il, selon vous, politiquement orienté ?


Il est connoté, pas orienté. Forcément, les débats sont pensés par la rédaction du Monde et du groupe, donc ils ne seraient évidemment pas les mêmes si les thèmes étaient choisis par Marion Maréchal Le Pen. Mais on essaye de faire en sorte que pour chaque question posée — que ce soit #MeToo, les déserts médicaux, comment protéger les océans, ou encore l’agressivité de Donald Trump envers les médias — la problématique soit vue sous des angles différents, et que le plus d’avis contradictoires possibles soient proposés. Maintenant, il ne faut pas se leurrer : nous sommes entre personnes qui répondent à peu près aux mêmes valeurs de démocratie, de respect de l’autre, et ça, on ne le trouve clairement pas dans toutes les familles politiques. 


Quels invités aimeriez-vous voir au FIJ de l’an prochain ? 


Je ne sais pas, j’ai fait tellement de secteurs différents, j’ai rencontré tellement de personnes extraordinaires, que j’aurais vraiment du mal à imaginer quelqu’un que je voudrais absolument voir dans un an. On verra en fonction des thématiques : le FIJ, c’est sept thématiques principales, découpées en plusieurs ateliers et différentes manières de les aborder. En fonction de celles-ci, j’aurai des idées de personnes que j’ai envie d’entendre. 


Une thématique particulière à laquelle vous pensez qui serait pertinente pour l’année prochaine, ou que vous souhaiteriez proposer ? 


Si je vous la disais, j’aurais peur que quelqu’un d’autre la propose à ma place ! 



Nos chaleureux remerciements à Rémi Barroux pour cet échange, et pour son autorisation à publier cette interview sur le Miroir Média. L’équipe du Miroir 


Tout ce qu’il faut savoir sur le FIJ


Organisé chaque année par Le Monde à Couthures-sur-Garonne, le FIJ est une occasion unique pour le journalisme de sortir des rédactions et d’aller à la rencontre de ses lecteurs. Pendant trois jours estivaux, le village s’anime avec tables rondes, ateliers pour petits et grands, et débats improvisés, rassemblant journalistes, écrivains, artistes, spécialistes et personnalités politiques. 


Tout est pensé pour que le public profite pleinement du festival : possibilité de loger dans le village et de découvrir ce charmant lieu au bord de la Garonne, ainsi que de déguster des spécialités locales grâce aux stands de traiteurs et restaurateurs installés en plein cœur du village.


La prochaine édition se tiendra du 10 au 12 juillet 2026, une belle opportunité pour en apprendre davantage sur les enjeux de l’actualité et rencontrer ceux qui font l’information au quotidien.



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