Mathieu Delpeuch : « Être invité à l’étranger c’est tentant, mais il faut savoir renoncer »
- Esther Laborde
- 9 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 52false46 GMT+0000 (Coordinated Universal Time)
De retour des Mondiaux de trail long disputés il y a trois mois à Canfranc, en Espagne, Mathieu Delpeuch se projette déjà sur sa saison 2026. Si le Miroir l’a rencontré ce mois-ci dans le cadre du thème « La planète sur-chauffe », c’est parce que le traileur de haut niveau possède aussi une formation d’ingénieur en génie énergétique et environnement. À travers ses réseaux sociaux et son podcast Le trail qu’on aime, il utilise sa visibilité pour sensibiliser sa communauté et ses auditeurs. Sans se limiter à un seul sujet ni se poser en donneur de leçons, il s’appuie sur cette audience pour partager les valeurs qui comptent vraiment pour lui.
©Victor Barcus
Comment ton parcours et ton milieu social ont-ils façonné ton rapport à l’environnement ?
J'ai grandi dans le Cantal, un milieu assez rural. J’étais beaucoup dehors, et je pense que ça a un peu aussi façonné ma vision de voir le monde. Je faisais des cabanes, des barrages sur les ruisseaux, et mine de rien, j'ai vu ce milieu évoluer.
Voir un peu moins de neige, un peu moins de sauterelles, d’animaux… ce sont des effets que j’ai constatés au premier plan. Mes parents m’ont également transmis des valeurs de simplicité : aimer la nature, savoir se satisfaire d’une balade en montagne avec les gens qu’on aime.
J’ai ensuite fait l’INSA Lyon, où j’ai suivi une formation d’ingénieur. J’ai choisi la spécialité « énergétique et environnement », parce que c’était la thématique que j’avais envie d’approfondir le plus pour agir. Cette formation m’a rendu très sensible à ces enjeux, je connais les ordres de grandeur, les problématiques.
J’ai bénéficié d’un cursus aménagé pour continuer le sport de haut niveau que j’ai réalisé en sept ans et demi et que j’ai terminé en 2023. Je n'ai encore jamais travaillé en tant qu'ingénieur, justement pour me donner le temps de développer ma carrière sportive, d’aller chercher mon plein potentiel, et aussi de travailler l’aspect médiatique, qui est très important aujourd’hui dans le sport.
Concernant ta sensibilité à ces enjeux justement, quels sont aujourd’hui les sujets les plus préoccupants à ton sens ?
Je me suis pas mal documenté sur ces sujets, notamment au travers de ma formation, et finalement, c’est plutôt moi qui ai expliqué à mes parents des choses plus concrètes, des ordres de grandeur…Le plus gros problème aujourd’hui c’est les transports, surtout quand on est sportif de haut-niveau.
C’est sûr que c’est tentant d’être invité à des courses à l’autre bout du monde, mais il faut savoir renoncer : c’est vraiment là que tout se joue. Beaucoup de sportifs sont sensibilisés, mais n’osent pas prendre la parole parce qu’il n’arrivent pas à renoncer à ces courses.
Nous avons de la chance de pratiquer un sport encore peu structuré, ce qui nous permet de l’orienter dans la bonne direction, pour ne pas qu’il devienne un autre sport capitaliste, un terrain où le business primerait sur la performance.
Aujourd’hui, le sport professionnel fonctionne uniquement car il sert de vitrine à toujours plus de consommation.
À ce sujet, on constate que dans certains sports, l’écologie n’est pas toujours une priorité. Récemment, le cycliste Mathieu van der Poel a signé un contrat avec une boîte de jets privés. Qu’en penses-tu ?
C’est certain que si on prend l’exemple du cyclisme, les athlètes courent pour Bahreïn, pour Israël, pour des boîtes qu’on n’aime pas voir associées aux valeurs du sport. Il faut éviter que le trail emprunte cette voie, et c’est pour cette raison qu’il m’arrive de prendre la parole sur ces dangers-là.
Effectivement, quand je vois la décision de Mathieu VDP, je suis désolé de constater que ces enjeux sont parfois mis aux oubliettes. Le cyclisme n’est pas un sport automobile, il pourrait prôner des valeurs bas-carbone. Sauf qu’il tourne tellement autour de l’argent que peu sont les athlètes à prendre la parole sur ce sujet.
Alors forcément, quand les meilleurs cyclistes signent ce genre de partenariats, ça fait réagir. Dans mon milieu, j’ai l’impression que tout le monde y est sensibilisé, mais ces questions restent négligées par beaucoup. On a tendance à rester dans sa bulle, à se dire que tout va changer, alors qu’il reste beaucoup de travail.

©Victor Barcus
Il y a 6 mois, Mathieu Delpeuch a fait parler de lui en refusant la dotation de son sponsor principal, Brooks, jugeant que les vêtements de ses précédentes saisons étaient encore en état pour s’entraîner.
Dans un podcast enregistré avec Hugo Clément, tu as affirmé que vous, les trailers, étiez assez contradictoires. Quels sont aujourd’hui tes « contradictions », alors même que tu sembles déjà très sensibilisé à ces enjeux ?
Aujourd’hui, le sport professionnel fonctionne uniquement car il sert de vitrine à toujours plus de consommation. Si je peux vivre de mon sport, c’est parce que je vends de la visibilité à des marques pour leurs produits. Mais d’un autre côté, je sais que consommer ne nous amène pas dans la bonne direction.
Voilà pourquoi j’essaye d’utiliser cette visibilité pour transmettre des messages de sobriété. Dans ce sens-là, je suis contradictoire. En revanche, j’essaie d’améliorer tout ce que je peux : consommer moins, réduire mes déplacements…
Ces trois dernières saisons, j’ai réussi à ne pas prendre l’avion. J’ai pris un peu le train, mais je dois surtout limiter mon utilisation de la voiture, c’est un axe sur lequel je dois progresser.
À l’inverse, sur les plus grosses courses de trail françaises ou européennes, beaucoup d’athlètes étrangers viennent se confronter à vous, participent à l’émulation et rendent les compétitions plus denses, mais sont contraints de prendre l’avion. Le sport de haut-niveau n’est-il pas, dans ce contexte, tout simplement incompatible avec les enjeux environnementaux actuels ?
Non ce n’est clairement pas compatible, mais cela ne m’empêche pas d’en parler. Comme je l’ai dit, je suis contradictoire, mais j’ai l’avantage d’avoir de la visibilité, une audience, alors il faut en profiter. Et je pense qu'il faut arriver à le faire sans être dogmatique ou sans faire la morale aux gens : il s’agit simplement de partager ma démarche personnelle. Je suis conscient que si ça fait trois ans que je n’ai pas pris l’avion, c’est avant tout parce que les plus belles compétitions se trouvent chez nous.
Mais celles-ci existent car il y a des gens qui viennent de l’autre bout de la planète. Néanmoins, si moi je peux le faire, j'ai envie de montrer que c'est possible et qu’il existe d’autres alternatives. En Europe, nous avons la chance d’avoir les plus grandes courses : même sportivement, ça ne fait pas forcément sens d’aller à l’autre bout du monde.
En savoir plus sur la saison sportive de Mathieu Delpeuch
Quelles vont être les grandes étapes de la saison 2026 ?
Le plus gros objectif, c'est la CCC, donc la finale UTMB sur le format 100 km, et je suis déjà qualifié. Ma saison va vraiment être orientée pour essayer d’y « perfer ». Après, je vais aller à Zegama parce que je n’ai jamais couru cette course mythique au Pays Basque, et j'ai envie de la découvrir, et de découvrir l'ambiance basque. Je participerai aussi aux 90 km du Mont-Blanc, je pense.
Quelle est ton meilleur, et pire souvenir en trail ?
Bonne question (rires). En 10 ans de trail, il s’en est passé des choses ! Mais globalement, les meilleurs souvenirs, c'est quand les sensations sont partagées. Ce qu'on a vécu avec l'équipe de France cette année était fort, même si je ne pourrais quand même pas le mettre dans mes meilleurs souvenirs.
En réalité, lors de cette course des championnats du monde, je suis passé par toutes les émotions. C'était un de mes pires souvenirs : je suis arrivé en Espagne assez confiant, j'avais fait une des meilleures prépa de ma vie. C'était un parcours qui m'attirait énormément, et j'avais envie de donner le meilleur de moi-même. Mais j'ai eu trop mal au ventre.
Ce qui m'a vraiment détruit, c'est le fait d'avoir autant de monde, autant de Français au bord des chemins, que ce soit l'événement de l'année. Mais pouvoir « pacer » Anne-Lise (Rousset), m’a permis de retrouver du sens à la course : il n’a jamais été question d’abandonner.
Mon « vrai » meilleur souvenir date de 2021, 90 km du Mont-Blanc, une de mes courses références à ce jour. C'était mon premier long, je suis parti tranquillement. J'avais mon frangin et une équipe de potes à l'assistance qui se sont vraiment démenés. Ils étaient à plusieurs points du parcours et se sont tapé trois fois 1000 m de dénivelé dans la journée pour m’encourager au maximum.
Je pensais peut-être faire un top 10 parce qu'il y avait un niveau international impressionnant. Et en définitif, je me suis retrouvé à mener la course à partir du kilomètre 50, jusqu’à ce que je me fasse reprendre dans la dernière descente. J’ai vécu des sensations folles avec mes proches qui étaient là. Pouvoir partager ça, même si je courais pour moi, avec une assistance pour mon premier ultra, c’était juste génial.







