Médias et extrême droite : construire l’acceptabilité
- Louise Torres Schmitt
- il y a 4 jours
- 11 min de lecture
Il fut un temps où l’extrême droite n’ouvrait pas les journaux télévisés. Où ses représentants n’étaient pas invités à débattre en prime time. Où leurs mots et leurs thèmes restaient cantonnés à la marge de l’espace médiatique. En Belgique francophone, ce temps n’a d’ailleurs pas complètement disparu, un cordon sanitaire y limite encore l’accès de l’extrême droite aux plateaux, au nom d’un principe simple : informer n’est pas tout montrer.
En France, la trajectoire a été différente. L’extrême droite n’a pas seulement progressé dans les urnes ; elle s’est installée dans le paysage médiatique. D’abord comme une exception, puis comme une curiosité, avant de devenir une présence familière, presque évidente. Aujourd’hui, elle ne se manifeste même plus nécessairement par l’invitation de l’un de ses représentants : ses thèmes structurent les débats, ses mots irriguent l’agenda politique et ses cadres s’imposent comme grilles de lecture.
Car l’extrême droite entretient avec les médias un rapport paradoxal : elle les accuse de la persécuter tout en recherchant leur exposition ; elle dénonce leur prétendue censure tout en prospérant dans un espace saturé de paroles ; elle réclame une liberté d’expression sans limites tout en s’attaquant frontalement aux journalistes qui enquêtent sur elle.
Une question se pose alors : comment un même espace médiatique peut-il à la fois servir de tremplin politique à l’extrême droite et devenir le lieu privilégié de sa mise en accusation ?
Ce glissement n’est ni accidentel ni anodin. Il est révélateur de la transformation du journalisme contemporain, de la logique de l’audience, de la peur de « manquer » le débat. Il dit aussi quelque chose de la stratégie de l’extrême droite, qui a compris très tôt que le pouvoir se conquiert autant par l’antenne que par les urnes.
De l’infréquentable à l’incontournable
Pendant longtemps, l’extrême droite occupait une place marginale dans l’espace public, associée à des héritages idéologiques trop lourds pour prétendre au pouvoir.
Qui aurait pu imaginer, à l’issue de l’élection présidentielle de 1974, lorsque Jean-Marie Le Pen recueille moins de 1 % des suffrages exprimés, qu’il accéderait, vingt-huit ans plus tard, au second tour face à Jacques Chirac ? Et comment comprendre aujourd’hui qu’un parti dont certains fondateurs, tels que Léon Gaultier, ancien membre de la Waffen-SS, ou François Brigneau, figure collaborationniste, puisse désormais apparaître comme une option politique crédible aux yeux d’une partie significative de l’électorat ?
Rappelons-le : selon la définition de Jean-Étienne Dubois, les partis d’extrême droite sont « les organisations qui contestent le système politique républicain et démocratique et/ou le caractère universel des valeurs républicaines de liberté et d’égalité ». Il reste à comprendre comment un courant de cette nature a pu se rapprocher du pouvoir dans un pays qui se réclame pourtant héritier des principes républicains et démocratiques modernes.
Il est indéniable que le parti lui-même a entrepris une métamorphose stratégique. Dès la fin des années 1980, puis de manière plus affirmée dans les années 2000 sous la direction de Marine Le Pen, le Front national s’engage dans une politique de « dédiabolisation ». Cette recomposition s’incarne dans l’effacement progressif des prises de position les plus radicales, l’éloignement de figures jugées trop controversées et le glissement du discours vers des thématiques sociales et républicaines.
Ces ajustements, minutieusement orchestrés, ont contribué à rendre le parti plus acceptable aux yeux de l’opinion, préparant son entrée dans l’espace médiatique grand public. Ainsi, en 2011, un sondage BVA révélait que 52 % des Français percevaient le parti comme « un parti comme les autres ».
Mais cette transformation interne, aussi décisive soit-elle, n’explique pas à elle seule l’ampleur de l’acceptation du parti. Son entrée dans l’espace public, sa visibilité et sa légitimité médiatique jouent un rôle tout aussi déterminant, sinon plus, dans le façonnement de son image auprès de l’opinion.
Un premier pas vers la légitimité
En France, le 13 février 1984 constitue à cet égard un point de bascule. Ce jour-là, Jean-Marie Le Pen est invité dans L’Heure de vérité, sur Antenne 2, au nom d’un argument présenté comme irréfutable : il « fait partie d’une réalité de la société française », justifie alors le présentateur de l’émission, François-Henri de Virieu. Quelques mois plus tard, le Front national obtient 11 % des voix aux élections européennes, soulignant le rôle que peut jouer l’exposition médiatique dans la transformation d’un acteur marginal en force politique visible.
Pour Claire Sérail, spécialiste des médias au CNRS, cette simple intervention a contribué à légitimer l’extrême droite en France : « C’est un piège qui s’est ouvert même si les journalistes ont été pugnaces, le simple fait de l’avoir invité contribue à le légitimer et à lui offrir un large public. » Et en effet, quarante ans plus tard, le paysage a profondément changé. Ce qui, dans les années 1980, relevait encore d’un pari médiatique au nom de la « réalité sociale » est désormais un fait acquis.
Européennes 2024 : une victoire… inattendue ?
Ce phénomène s’est notamment illustré par la victoire historique du Rassemblement national aux élections européennes de 2024. Au lendemain du scrutin, le parti occupe les unes de la presse internationale, et la surprise est telle que, outre la défaite de son propre camp, le président Emmanuel Macron opte pour la dissolution de l’Assemblée nationale.
Mais cette sidération politique et médiatique interroge. Peut-on réellement feindre l’étonnement lorsque, deux semaines avant le vote, France 2 organisait un débat de prime time entre Gabriel Attal et Jordan Bardella ? En mettant en scène une « confrontation des pouvoirs », le service public a entériné symboliquement un basculement déjà à l’œuvre : des marges du jeu politique, l’extrême droite est désormais présentée comme l’alternative directe au pouvoir en place.
Les chiffres corroborent ce constat. Selon un rapport de la Fondation Jean-Jaurès et de Confrontations Europe, réalisé avec Onclusive et l’INA, la campagne européenne de 2024 a concentré l’attention médiatique sur un nombre restreint de figures. Depuis 2019, seuls Jordan Bardella et Marion Maréchal se sont réellement détachés, tandis que Valérie Hayer — pourtant tête de liste de la majorité présidentielle — n’a été citée qu’une seule fois dans l’ensemble des médias audiovisuels privés. Bardella a même dominé la couverture : il est apparu dans un sujet télévisé sur cinq consacré aux élections européennes, cumulant 33 % des mentions globales et jusqu’à 50 % de celles diffusées dans les journaux télévisés aux côtés de Raphaël Glucksmann et de Valérie Hayer.
Cette exposition pourrait paraître bénigne, comme un simple coup de projecteur ou un effet de buzz. Pourtant, l’étude montre que cette médiatisation n’a rien d’anecdotique. En concentrant les relevés sur 117 médias généralistes du corpus Onclusive, les chercheurs ont constaté que la visibilité des candidats reflétait presque mécaniquement leurs positions dans les sondages d’intention de vote.
La logique à l’œuvre est subtile et paradoxale : les chaînes ne cherchent pas uniquement à « ne pas manquer » un débat. Elles créent le débat.
Autrement dit, ce n’est pas seulement l’effet d’un coup de pub : le temps d’antenne et la présence médiatique participent directement à cristalliser les perceptions électorales. Mais comment se fait-il que certains discours radicaux occupent le devant de la scène médiatique avec une régularité étonnante ?
La consolidation d’un pôle médiatique réactionnaire
En France, cette visibilité massive ne relève pas du hasard. Elle est intimement liée à la concentration du paysage médiatique entre les mains d’un petit nombre d’acteurs économiques, la « bollorisation » des médias est un exemple. Elle dépasse la simple acquisition de chaînes ou de journaux puisqu’elle se traduit par la propagation d’un même discours à travers différents médias, réduisant de fait le pluralisme. Les chiffres sont révélateurs : entre août et décembre 2023, les élus de la majorité présidentielle et de l’extrême droite ont occupé 93 % des invitations politiques sur Europe 1.
Mais cette exposition n’est pas l’apanage d’un seul magnat. Si Éric Zemmour est aujourd’hui largement perçu comme un produit politico-médiatique façonné par CNEWS et l’empire Bolloré, il occupait en réalité l’espace audiovisuel depuis bien longtemps. Comme le note Pauline Perrenot, journaliste chez Acrimed, il a construit sa notoriété dans des médias considérés comme « respectables ». Parmi eux, on trouve RTL, Le Figaro, ou encore France 2, où il a été chroniqueur de 2006 à 2011 dans On n’est pas couché de Laurent Ruquier. Ce constat souligne que la notoriété politique ne se construit pas seulement à travers des stratégies idéologiques assumées, mais aussi par des rouages plus discrets de l’audiovisuel, y compris public, souvent imperceptibles pour le spectateur.
La logique à l’œuvre est subtile et paradoxale : les chaînes ne cherchent pas uniquement à « ne pas manquer » un débat. Elles créent le débat. Elles suscitent la polémique, amplifient les tensions, et transforment un sujet marginal en affaire nationale. Le spectateur assiste alors à un phénomène étrange : ce qui apparaît comme une information neutre (une question posée, un invité choisi) est en réalité un mécanisme de fabrication de l’attention.
L’intégration des idées de l’extrême droite au débat public
Les exemples abondent. Une étude des éditions du soir de TF1, France 2, France 3, Canal+, Arte et M6 montre que la thématique des migrations est devenue quasi permanente, avec une moyenne de 2,3 sujets par jour, systématiquement abordée sous l’angle de l’extrême droite. Même des journalistes réputés, dans ce qui devrait être le sanctuaire de l’objectivité, participent à cette normalisation.
Le 26 mars 2022, lors de l’émission On est en direct, Léa Salamé demande à Olivier Véran : « Y a-t-il trop d’immigrants en France ? », une question qui prédispose le spectateur à considérer les flux migratoires sous un prisme anxiogène. Autre exemple : lors du débat entre Valérie Pécresse et Gérald Darmanin sur France 2, Léa Salamé et Thomas Sotto relancent plusieurs fois les candidats sur la théorie du « grand remplacement », donnant une visibilité institutionnelle à cette théorie dont Zemmour s’était fait le porte-parole.
Et la conséquence est manifeste : ces dispositifs ne restent pas confinés à l’écran. Ils restructurent l’agenda politique, influençant même des partis qui ne se réclament pas de l’extrême droite. Le spectateur assiste à un processus où l’information devient instrument, et où la visibilité médiatique se transforme en un levier de puissance politique. Mais l’ambiguïté reste : qui influence qui ?
Quand l’image prime sur le programme
Si le temps d’antenne à la télévision ou dans la presse a pu transformer l’extrême droite en un acteur politique crédible, les réseaux sociaux amplifient aujourd’hui ce processus sous de nouvelles formes. Par définition, un « média » est un vecteur d’information, et ces plateformes numériques remplissent pleinement ce rôle : elles rapprochent émetteurs et publics, accélèrent la diffusion et donnent l’impression d’une immédiateté transparente. Mais cette proximité peut aussi devenir un levier de construction d’image, où le divertissement et la perception se confondent.
Un exemple frappant en France est venu de TikTok : la romance fantasmée entre Gabriel Attal et Jordan Bardella. Des internautes, parfois même des adversaires politiques de l’extrême droite, ont imaginé et diffusé cette fiction, transformant une simple plaisanterie en phénomène viral. Bardella lui-même a alimenté la mise en scène, humanisant son image et la rendant accessible à un public large. Ce qui pourrait sembler anodin ou superficiel agit en réalité comme un mécanisme de peopolisation : en donnant une familiarité presque amicale à des figures politiques historiquement controversées, il brouille les lignes entre image et programme, perception et réalité.
Ce travail sur l’image ne se limite pas à un simple effet de charme : il modifie la manière dont le public perçoit le politique. Les programmes, les orientations idéologiques, deviennent secondaires face au capital sympathie des candidats.
C’est ainsi que l’on se retrouve aujourd’hui avec des vidéos micro-trottoir sur TikTok où les électeurs hésitent entre Bardella et Mélenchon pour la présidentielle. Le discours politique s’efface derrière le spectacle : on ne vote plus tant pour un responsable politique, chargé de proposer et de mettre en œuvre des programmes, que pour un personnage politique considéré comme « sympathique ». Les réseaux sociaux prolongent et amplifient cette logique, transformant la visibilité en pouvoir symbolique et inscrivant l’extrême droite au cœur du débat public, sous une forme où l’image prime sur le contenu.
La politique comme spectacle
Cette logique prépare le terrain à un phénomène plus stratégique : la peopolisation de l’extrême droite. La visibilité médiatique ne se limite plus à faire connaître un candidat : elle sert à humaniser, normaliser et rendre accessible une figure politique, en détournant l’attention des programmes et des orientations réelles. Aujourd’hui, tous les candidats s’y adonnent, de tous bords, pour séduire un électorat volatil et connecté. Mais l’effet est particulièrement puissant pour l’extrême droite, car il transforme des positions radicales en personnages familiers et séduisants. Comme le rappelle Salomé Saqué : « Qui veut gagner une élection doit d’abord avoir remporté la bataille de l’opinion ».
Les exemples sont éloquents. Marine Le Pen, lors de l’émission M6 animée par Karine Le Marchand pour la présidentielle de 2022, apparaît sous un jour inédit : amoureuse des chats, proche de sa meilleure amie, dans une maison de campagne chaleureuse. Jean-Michel Apathie résume ironiquement dans l’émission On est en Direct le 2 avril 2022 : « Éric Zemmour par son dogmatisme et sa violence a rendu Marine Le Pen gentille, fréquentable et républicaine. Qu’est-ce qu’elle est aujourd’hui Marine Le Pen ? C’est la candidate des chats et du pouvoir d’achat. »
Ce travail sur l’image ne se limite pas à un simple effet de charme : il modifie la manière dont le public perçoit le politique. Les programmes, les orientations idéologiques, deviennent secondaires face au capital sympathie des candidats. Peu à peu, la frontière entre spectacle et débat politique s’efface et les médias se transforment en scène sur laquelle des personnages jouent à la politique.
Le quatrième pouvoir à l’épreuve
Mais cette transformation du politique en spectacle ne doit pas faire oublier que les médias, eux, exercent un rôle unique : celui de contre-pouvoir et de garant de la liberté d’expression. Être visible ne suffit pas ; la liberté d’expression implique également une responsabilité. Le journalisme n’est pas une simple tribune où toutes les opinions se valent, comme le rappelle Marc-François Bernier : « la vérité, la rigueur et l'exactitude, l'intégrité, l'équité et l'imputabilité sont les piliers normatifs du journalisme ». Balzac l’avait déjà souligné en 1840 : « La presse est en France un quatrième pouvoir dans l’État : elle attaque tout et personne ne l’attaque » — bien que cette affirmation ne soit plus que jamais mise à l’épreuve. Aussi, n’oublions pas que la liberté d’expression s’exerce toujours dans un contexte où chaque choix journalistique a un impact sur l’attention et la compréhension du public.
C’est précisément cette puissance, cette capacité d’accès direct à l’opinion publique, qui explique la méfiance et parfois l’hostilité des mouvements populistes et d’extrême droite envers les médias. Aux États-Unis, Donald Trump a qualifié les journalistes d’« ennemis du peuple » et, avant même le début de son second mandat, avait menacé de révoquer les licences de certaines chaînes majeures. En France, le Rassemblement National a également multiplié les recours contre les médias : le 27 mars 2025, Yann Barthès, animateur et producteur de l’émission Quotidien sur TMC, a été auditionné à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une commission d’enquête sur les fréquences de la TNT, à la demande du RN. Le parti reprochait à l’émission un « manque d’objectivité et de pluralisme », accusant le programme de ne pas inviter ses élus, alors même que son parti refuse l’accès à ses événements publics aux journalistes de l’émission.
Chaque apparition médiatique, chaque commentaire sur les réseaux sociaux, n’est pas un geste pour la liberté d’expression collective : il s’agit de faire passer une seule voix, de structurer l’opinion à son avantage, et parfois même, lorsque cela échoue, de restreindre ou menacer les journalistes. Que ce soit Trump qualifiant les journalistes d’« ennemis du peuple » ou le RN contestant le pluralisme de Quotidien, la logique est la même : contrôler la scène publique pour transformer l’exposition en instrument de pouvoir. Les plateaux, jadis lieux de débat, deviennent à la fois théâtre et champ de bataille, où se jouent non seulement l’image des candidats, mais la capacité même de la presse à remplir son rôle.
Image de couverture : ©Miguel Henriques
SOURCES
Couverture médiatique des élections européennes 2024 ». (2024). Fondation Jean-Jaurès. https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2024/05/media-elec-europ.pdf
2019 Parlement sortant | Résultats des élections européennes 2024 | Parlement européen. (2024, 13 septembre). Résultats des Élections Européennes 2024. https://results.elections.europa.eu/fr/resultats- des-elections/2019-2024/parlement-sortant/
Sumpf, A. (s. d.). Les extrêmes droites européennes des années 1970 aux années 2000 : affiches de campagne. Cairn.info. https://shs.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2021-1- page-58?lang=fr
Bougerol, E. (2024a, décembre 31). ; Si la banalisation de l’extrême droite se résumait aux médias Bollorés ça se saurait ; Basta ! https://basta.media/si-la-banalisation-de-l-extreme-droite-se-resumait- aux-medias-bollore-ca-se
Mauduit, X., Beau, T., Delecroix, J., Coppey, J., Umbdenstock, T., Noiriel, G., Guiziou, M., Viudes, A., Coppalle, M., & Oumabady, M. (2024, 12 juin). Après-guerre, les réseaux européens de l’extrême droite. France Culture. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/apres- guerre-les-reseaux-europeens-de-l-extreme-droite-9982853



