COP climat : qui contrôle la transition écologique ?
- Louise Torres Schmitt
- 9 déc. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 déc. 2025
image de couverture / ©Filippo Cesarini
À l’issue de la COP30, la déception est palpable : malgré les réclamations de plus de quatre-vingt pays pour une sortie progressive du charbon, du gaz et du pétrole, le texte final n’en fait aucune mention. Au fil des années, certaines décisions semblent systématiquement favoriser des acteurs particuliers, au détriment des ambitions climatiques affichées. Entre intérêts économiques, intérêts nationaux et rivalités géopolitiques, la transition énergétique ne se limite plus à un défi écologique : elle est devenue un enjeu de pouvoir et d’influence, où certains voient l’opportunité de s’imposer comme arbitres.
Derrière les formules consensuelles des accords finaux, chaque COP semble guidée par le même mécanisme : si la science sert de boussole aux négociations, les rapports de force entre les pays déterminent la trajectoire des décisions.
La conférence des parties réunit formellement les États membres de l’ONU, mais c’est en réalité des blocs géopolitiques aux modèles divergents qui s’y affrontent, chacun cherchant à garantir l’inscription de leurs intérêts dans les lignes du texte final.
Pour comprendre les enjeux qui se trament, il est donc nécessaire d’examiner les principaux acteurs et les lignes de fracture qui structurent ces négociations.
Des modèles énergétiques contraires
Une première rivalité se profile entre les États défendant le modèle fossile et ceux qui lui préfèrent le modèle bas-carbone. D’un côté, les États dont la prospérité économique reste étroitement liée aux hydrocarbures, tentent de préserver une marge de manœuvre dans la transition énergétique.
Pourtant, en 2023 lors de la COP28, ces mêmes « pays fossiles » avaient apposé leur signature à l’Accord sur la Transition des Énergies Fossiles. À l’époque, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres rappelait : « L’ère des énergies fossiles doit se terminer, et elle doit se terminer avec justice et équité ».
Mais difficile d’y voir une application méticuleuse à l’échelle globale lorsque parmi les pays signataires figure entre autres la Russie, deuxième pays producteur de pétrole au monde derrière les États-Unis, ou la Libye, dont les rentes pétrolières représentaient encore 56% du PIB en 2021.
De l’autre côté, les pays résolument engagés dans une trajectoire bas-carbone mettent en avant l’urgence de limiter le réchauffement climatique et de réduire drastiquement les émissions de CO2. Pour atteindre ces objectifs, ils n’hésitent pas à défendre le plus souvent des mesures ambitieuses. Une posture que l’Union européenne illustre avec force puisqu’elle s’est fixé l’objectif de réduire de 90% ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990 d’ici 2040.
Un troisième groupe complexifie davantage l’équation : les grandes puissances émergentes qui défendent un droit à un « espace carbone », nécessaire pour leur développement. Pour elles, renoncer au pétrole, au charbon ou à une industrialisation intensive risquerait de reproduire les inégalités historiques entre le Sud et le Nord.
Ce clivage traduit une réalité rarement assumée : la lutte contre le réchauffement climatique se joue sous la contrainte d’une injustice structurelle. En effet, les pays qui demandent aujourd’hui l’effort le plus important ne sont-ils pas précisément ceux dont la prospérité repose sur deux siècles d’émissions massives ?
Sortir ou réduire ?
Face à cette pluralité d’intérêts, la négociation climatique est souvent réduite à un compromis entre ambition écologique et intérêts géopolitiques divergents. C’est en cela que s’explique le scepticisme grandissant de la part du grand public. En effet, de nombreux observateurs estiment que les États n’investissent pas réellement dans la lutte contre le dérèglement climatique, tant leurs calculs politiques demeurent difficiles à concilier avec les objectifs qu’ils affirment poursuivre.
Et pour cause : derrière les engagements affichés se joue une bataille sémantique dont les implications politiques sont majeures. Le débat entre phase out et phase down lors de la COP28 de 2023 en est l’exemple le plus révélateur.
Le premier terme implique une sortie complète et irréversible des énergies fossiles ; le second n’engage qu’une diminution progressive, sans rupture structurelle. Ces nuances lexicales, loin d’être anodines, traduisent en réalité des choix concrets de trajectoire climatique et reflètent une perte de l’objectif initial : respecter le seuil de 1,5 °C fixé par l’Accord de Paris, atteignable uniquement par une sortie définitive des énergies fossiles.
Or, la version finale du texte, adoptée le matin du 13 décembre abandonne complètement ces deux termes, les remplaçant par celui de transitioning away et balayant ainsi l’objectif initial de sortie. Si cette modification du texte ne peut sembler être qu’un détail, elle est en réalité lourde de sens.
C’est dans cette évolution sémantique où réside l’enjeu : en remplaçant les objectifs ambitieux initiaux de l’agenda climatique en une perspective floue, elle dessert la cause climatique commune au profit d’un consensus entre différents blocs aux ambitions antinomiques.
La présence des lobbies des énergies fossiles n’a rien d’un hasard et répond à une stratégie politique : on ne peut pas résoudre un problème de manière durable en excluant ceux qui y contribuent.
L’industrie fossile, un acteur omniprésent
À ce bras de fer inter-étatique s’ajoute un quatrième élément, tout aussi déterminant : l’industrie fossile et ses représentants. Bien que leur influence ne soit affichée clairement, elle s’exerce par des mécanismes bien identifiés. Le plus visible est celui du sponsoring, qui offre une entrée directe dans les espaces officiels et confère une forme de légitimité institutionnelle.
Mais d’autres leviers, plus discrets, se révèlent tout aussi structurants. Certains employés de compagnies pétrolières ou gazières sont intégrés directement aux délégations nationales, accédant ainsi aux sessions internes où se jouent les formulations des textes et pouvant, de ce fait, exercer un pouvoir indirect de modération ou de pression.
La France par exemple, comptait à elle-seule vingt-deux représentants liés au secteur fossile lors de la COP30, dont cinq de Total Énergies, parmi lesquels se trouvait son directeur général, Patrick Pouyanné.
Les lobbys ne se présentent d’ailleurs pas toujours sous leur propre nom. Ils entrent également par le biais d’associations professionnelles. Ainsi, l’International Emissions Trading Association (IETA), basée à Genève, a amené 116 personnes à la COP30, parmi lesquelles des représentants de Shell, TotalEnergies ou Equinor.
Au-delà de ces espaces officiels, une influence informelle se déploie : réseautage, rencontres ou conférences parallèles où s’élaborent arguments ou alliances informelles. Il serait donc naïf de sous-estimer l’influence croissante de ces acteurs non étatiques, dont la présence numérique accrue pèse désormais sur la dynamique des négociations.
Déjà en 2023, la coalition Kick Big Polluters out avait recensé 2 456 individus associés à l’industrie fossile lors de la COP28. À la COP30, ils étaient plus de 1600.
Influence morale contre influence financière
Dans ce contexte, le travail des ONG et des coalitions citoyennes apparaît comme un contre-poids. Celles-ci ont aussi leur place lors des conférences des parties, bien que leur influence demeure morale avant tout. En effet, leur rôle s’apparente davantage à celui de lanceur d’alerte qu’à celui de décisionnaire.
Leur présence n’en reste pas moins essentielle, non pas pour peser sur les négociations mais pour documenter ce qui se joue en coulisse ou dévoiler la présence massive des lobbys au grand public.
Si les COP demeurent avant tout des espaces de négociations inter-étatiques, la présence massive d’acteurs extérieurs — notamment les industries fossiles — interroge, tant elle semble entrer en contradiction avec l’objectif même de préservation du climat. Pourtant, leur participation n’a rien d’un hasard et répond à une stratégie politique : on ne peut pas résoudre un problème de manière durable en excluant ceux qui y contribuent.
Les inclure autour de la table permet donc non seulement de faciliter l’élaboration d’une feuille de route commune, mais aussi de les rendre directement responsables des décisions adoptées. Toutefois, cette stratégie n’est pas sans ambiguïté puisqu’elle soulève des problèmes d’éthique et de crédibilité, d’autant plus lorsque les acteurs concernés semblent poursuivre des objectifs radicalement opposés à ceux des négociations.
La COP28 nous servira à nouveau d’exemple : il a été révélé que la compagnie pétrolière dirigée par le Sultan Al-Jaber — alors président de la conférence — prévoyait d’augmenter ses émissions liées à ses activités de plus de 40% d’ici 2030 par rapport à 2023.
Faut-il pour autant en conclure que la présence du « loup dans la bergerie » constitue la seule entrave aux ambitions initiales des conférences des parties ? Pas vraiment. Les limites structurelles, qu’elles soient juridiques ou institutionnelles, jouent un rôle tout aussi déterminant.
« Le droit international joue un rôle important mais somme toute limité »
Quand le droit international constitue un obstacle
L’opinion publique idéalise souvent les COP, leur attribuant souvent des ambitions qu’elles n’ont pas vocation d’accomplir, comme si elles avaient pour mission de « sauver le monde » en quelques jours. Mais cette attente ne correspond, ni à leur fondement , ni à leur mandat réel. Les COP climat naissent en 1992 avec l’adoption de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), un texte qui ne crée aucune autorité supranationale, mais un simple espace de coordination.
L’objectif initial n’était pas de fixer un plan de réduction immédiate des émissions pour l’entièreté de la planète, mais de construire un cadre commun, souple et évolutif, pour permettre aux États de négocier, étape après étape, des engagements de plus en plus ambitieux.
Pour qu’une convention internationale produise des effets au niveau national, il ne suffit pas qu’elle soit adoptée lors d’une COP : seuls les États qui la signent sont réellement engagés. Mais là encore, la signature n’est qu’une première étape : elle marque une adhésion de principe, une intention politique sans valeur contraignante.
C’est ce que les juristes appellent la soft law. C’est uniquement suite à la ratification du traité qu’il acquiert une force obligatoire dans l’ordre interne — et obtient même une valeur supérieure aux lois nationales. Or, certains États peuvent être réticents à franchir ces étapes, souvent par crainte de contraintes économiques trop lourdes ou d’une atteinte à leur souveraineté.
L’Accord de Paris illustre parfaitement cette logique : chaque pays définit ses propres engagements climatiques au niveau national (les NDC), sans qu’il n’y ait de sanction prévue en cas de non-respect. Le système ne repose donc pas tant sur une logique contraignante que sur un multilatéralisme de façade, qui laisse en réalité une large place aux choix unilatéraux des États.
Autrement dit, la coopération s’affiche lors des négociations, mais, au moment de mettre en œuvre les engagements, la préservation des intérêts nationaux prime largement. La Cour internationale de Justice elle-même le reconnaît : dans le domaine climatique, le droit international « joue un rôle important mais somme toute limité ».
Même la portée de son avis consultatif du 23 juillet 2025 sur les obligations des États en matière de changement climatique — qui ouvre pourtant la possibilité de réparations en cas de violations des engagements climatiques — demeure pour l’instant largement dépourvue d’effet concret.
Les intérêts nationaux prennent le pas
À ces contraintes juridiques s’ajoute une difficulté politique essentielle : le consensus obligatoire. Les décisions d’une COP doivent être acceptées par 197 Parties, une règle pensée pour garantir l’universalité de la démarche mais qui donne de facto un droit de veto à chaque délégation. Les dernières conférences l’ont bien démontré.
Selon Global Witness, la COP30 a été systématiquement bloquée par une coalition de pays liés aux secteurs pétrolier et gazier, dont l’Arabie Saoudite, L’Inde et la Russie. Résultat : le texte final ne mentionne même plus les « combustibles fossiles ». Le consensus révèle une autre limite : la primauté des intérêts nationaux. Chaque État reste libre de freiner la transition si celle-ci menace son économie, ses intérêts politiques ou sa sécurité énergétique.
Une chose apparaît clairement : les COP ne peuvent pas imposer un agenda aux nations mais demeurent tributaires de leurs intérêts et priorités.
Cette contrainte structurelle ne détermine pas seulement ce qui peut être décidé, mais aussi qui a les moyens d’orienter la transition. Une question se pose alors : au bénéfice de qui la transition s’organise t-elle vraiment ?
Pluralité du pouvoir et inégalité des moyens
La gouvernance des COP s’organise autour d’un polycentrisme du pouvoir. Mais, — et c’est précisément là où se joue l’enjeu — si elles sont polycentriques, elles ne sont pas pour autant horizontales. Les tailles des délégations, par exemple, dessinent des écarts vertigineux. Lors de la COP30, le Brésil (pays hôte) est arrivé à la première place avec 3 805 accrédités, suivi de la Chine qui en comptait 739.
Par contraste, les Îles Cook, pourtant en première ligne face à la montée des eaux, n’affichaient que 6 délégués — un chiffre certes proportionnel à la taille du pays mais qui n’efface pas une asymétrie de moyens.
Même si chaque État dispose d’une voix, tous n’arrivent pas avec les mêmes moyens : entre une délégation comptant plusieurs centaines de négociateurs, juristes et conseillers et celle de petits États insulaires, la capacité à influer sur le texte final n’est en rien égalitaire.
L’industrie fossile, l’acteur qui compte
Mais l’acteur véritablement influent et dont le poids s’accroît d’année en année n’est pas un État : c’est l’industrie des énergies fossiles. La coalition « Kick Big Polluters Out » a analysé point par point la liste provisoire des participants à la COP30 et a livré un constat saisissant : les lobbyistes des énergies fossiles étaient près de 50 fois plus nombreux que les délégués officiels des Philippines, alors même que le pays était frappé par des typhons, et plus de 40 fois plus que ceux de la Jamaïque, encore meurtrie par l’ouragan Melissa.
Ainsi, malgré les appels croissants à une transition rapide et juste hors des hydrocarbures, l’industrie continue d’étendre ses activités, avec près de 250 milliards de dollars approuvés pour de nouveaux projets pétroliers et gaziers depuis la COP29 (d’après une analyse de Oil Change International et Zero Carbon Analytics).
Alors que les besoins climatiques sont les plus urgents, alors que des peuples sont en première ligne des catastrophes, les intérêts financiers dictent l’agenda des COP, faisant miroiter la chimère d’une croissance verte. Peut-on encore appeler cela une transition alors que la protection se retrouve sacrifiée au profit de la production ?
L’hypothèse du Miroir
Si l’influence des lobbies fossiles dans les COP s’explique en partie par des intérêts financiers évidents, une lecture géopolitique ajoute une explication plausible : la dépendance stratégique aux hydrocarbures demeure au cœur des relations internationales. Dans un monde marqué par la guerre en Ukraine, les tensions en mer de Chine méridionale, la rivalité indo-pakistanaise et la persistance des crises au Moyen-Orient — pour ne citer que quelques exemples — le pétrole et le charbon demeurent des ressources critiques, non seulement pour les économies, mais également pour les capacités militaires. Dans ce contexte, la « tolérance » vis-à-vis des lobbies fossiles ne se limite pas à un compromis économique : elle reflète aussi la difficulté pour les États de concilier ambitions climatiques et impératifs de souveraineté. Dans un monde conflictuel et multipolaire, l’énergie reste un levier d’autonomie et de puissance.



