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« On ne choisit pas qui on aime »

  • Louise Torres Schmitt
  • 27 févr.
  • 6 min de lecture

De l’histoire contrariée de Tristan et Iseut, à la querelle familiale opposant les Montaigu et les Capulet, les grands récits amoureux martèlent souvent la même ritournelle : « On ne choisit pas de qui l’on s’éprend »… Vraiment ? Pas si sûr que le Prince se serait retourné sur Cendrillon si celle-ci ne s’était pas présentée au bal dans un accoutrement à faire pâlir Marie-Antoinette. Car sous les dorures du mythe affleure une vérité moins lyrique : qui se ressemble s’assemble. 


L’adage n’a pas attendu le XXIᵉ siècle, ses algorithmes et ses applications de rencontre pour se vérifier. Bien avant que l’amour ne se matche, il se négociait, s’organisait, se planifiait. Le mariage arrangé en est l’une des expressions les plus franches. Il constitue l’un des premiers moteurs de ce que les sociologues nomment l’homogamie sociale, un terme qui qualifie la tendance structurelle à former un couple avec une personne issue d’un groupe similaire au sien. En voilà bien la preuve que l’amour, loin d’aller à l’encontre des déterminismes, s’est longtemps révélé leur plus fidèle allié. 


L’être humain a d’ailleurs perfectionné l’entre-soi jusqu’à lui donner un nom plus tranchant : l’endogamie. Les sociologues l’emploient pour désigner ce degré supérieur de l’homogamie où l’on ne se contente plus d’un milieu semblable, mais où l’on choisit son partenaire au sein du même groupe strict. L’histoire européenne en donne une illustration presque anatomique. Les dynasties royales, soucieuses d’assurer la continuité du pouvoir et la stabilité de leurs alliances, ont érigé l’endogamie en principe de survie.


On mariait dans la noblesse, et parfois au sein de sa propre branche, jusqu’à voir l’arbre généalogique se refermer sur lui-même. Une pratique qui ne fut pas toujours favorable aux fruits de ces unions de convenance. Pensons à Charles II d’Espagne, surnommé el Hechizado, « l’Ensorcelé », un nom qu’il doit autant à sa santé fragile qu’à son apparence peu flatteuse, toutes deux héritées des pratiques matrimoniales consanguines de sa lignée. 


Mais nul besoin de remonter jusqu’au siècle d’or pour observer l’application d’un « on ne mélange pas les torchons et les serviettes » ou d’un « chacun chez soi et les vaches seront bien gardées » dans notre société. Les rallyes mondains, une pratique encore à l’ordre du jour, en sont la parfaite expression.


Décrits par Michel Pinçon comme des « réunions de jeunes, soigneusement sélectionnés, cooptés par les mères », ils ne se limitent pas à l’apprentissage d’une culture commune, ils constituent aussi un espace de mise en relation, un terrain discret où se dessinent des unions entre gens de la haute. À l’intérieur de ces cercles, une culture commune se partage, faite de goûts similaires, d’une appétence pour les visites de musées, d’une propension à danser le rock et d’autres habitudes méticuleusement transmises, qui viennent composer un capital commun assidûment entretenu et reconduit d’une génération à l’autre. 


Les réseaux sociaux, un choix conscient 


Si ces réunions mondaines révèlent la volonté de faire de l’amour une affaire de cercle, de choix circonscrit, le reste de la société, en marge de ces sphères, n’échappe pas pour autant à un déterminisme tout aussi structurel, bien que plus diffus et souvent inconscient. Prenons les applications de rencontre, véritables machines à choix, qui alimentent un marché des relations où les affinités se classent et se comparent en un tri permanent.


Bien que l’on puisse analyser le phénomène sous l’angle algorithmique et montrer que les matchs relèvent d’une formule mathématique plutôt que d’un libre-arbitre du plaire, il est surtout intéressant de constater que ces applications ne font que reconduire, à travers un outil technique, une logique sociale déjà bien installée. 

Les travaux de Marie Bergström dissipent justement cette illusion d’un amour enfin affranchi de ses attaches sociales. L’apparition des sites de rencontre a pu faire croire à un marché matrimonial plus ouvert, comme si l’écran neutralisait les hiérarchies que les salons, les cercles ou les réseaux entretenaient. Mais le numérique ne renverse pas l’ordre des choses, il en reconfigure les formes. 


L’absence de face-à-face, la centralité de l’écrit, la scénographie du profil donnent au choix amoureux les apparences d’une autonomie. Pourtant, ce qui s’y lit demeure profondément social. L’apparence continue d’agir comme un signe global, les goûts culturels, la manière de discuter ou les qualités mises en avant deviennent autant d’indices à partir desquels s’opère la reconnaissance du semblable.


L’exemple de Meetic le montre bien. À mesure que le site s’est démocratisé, une partie des usagers les plus dotés scolairement s’est déplacée vers des plateformes plus sélectives, parfois organisées autour de la cooptation ou du partage de codes culturels distinctifs. Quant à la sélection, elle commence dans l’évaluation des profils, se précise dans l’échange écrit, se confirme ou s’interrompt lors de la rencontre. À chaque étape, des filtres socialement situés interviennent.


Mais si les applications donnent au moins l’illusion d’un choix explicite, où l’on sélectionne et où l’on écarte en toute conscience les potentiels partenaires qui ne nous intéressent pas, la vie ordinaire ne met pas en scène ce libre-arbitre. On n’y valide pas un profil. On y rencontre quelqu’un. Et pourtant, le tri s’y opère avec une constance tout aussi implacable. 


Quand la socio explique l’amour 


La sociologie l’a établi bien avant l’ère numérique. Avec la notion d’habitus, Pierre Bourdieu montre que le choix du conjoint ne relève pas d’une décision souveraine, mais de dispositions façonnées par des conditions sociales durables. Nous croyons reconnaître une sensibilité, un humour, une manière d’être au monde, lorsqu’en réalité, nous reconnaissons un univers familier. Le coup de foudre n’abolit pas les structures : il les épouse.


Les travaux de Michel Bozon et de François Héran caractérisent ce phénomène. À partir de l’enquête Formation des couples menée par l’INED dans les années 1980 auprès de près de trois mille personnes vivant en couple, ils montrent que les unions ne se forment pas au hasard. « La "foudre", quand elle tombe, ne tombe pas n'importe où : elle frappe avec prédilection la diagonale » écrivent-ils. Autrement dit, l’amour circule préférentiellement entre semblables. 


Mais comment fonctionne cette « diagonale » ? Pour les deux sociologues, tout dépend des lieux où l’on se rencontre. Une soirée entre amis, un espace d’études, un bureau, une boîte de nuit : chaque cadre n’ouvre pas les mêmes possibles. Les temporalités ne sont pas les mêmes, ni les formes d’engagement.


Dans certains environnements, la relation peut devenir rapidement charnelle, puis cohabitante, sans passer par le mariage. Dans d’autres, elle s’installe plus lentement, sous le regard des proches, et mène plus souvent au mariage sans vie commune préalable. Mais ces différences ne tiennent pas à une quelconque « nature » des lieux. Elles révèlent surtout la cohérence entre les espaces fréquentés et les dispositions sociales de ceux qui les investissent. Ainsi, la rencontre n’est jamais totalement fortuite : elle s’inscrit dans un monde social qui la rend probable, et parfois presque évidente.


Les chiffres confirment cette logique. Selon les données de l’Observatoire des inégalités, en 2011, 78,2 % des ouvriers vivaient avec une ouvrière ou une employée, alors que ces dernières ne représentaient que 53 % de l’ensemble des conjointes. À l’inverse, seuls 2,8 % des ouvriers vivaient avec une femme cadre supérieure.


Malgré toutes ces évidences, l’imaginaire romantique continue de nous vendre un amour qui abolirait les classes, les trajectoires, les probabilités. Il suffit d’ouvrir Wattpad pour s’en convaincre : les récits de « jeune étudiante qui vit une histoire passionnelle avec une rockstar » ou de « mariage forcé avec un CEO » y abondent, lus par des millions d’internautes. Mais ne vous laissez pas éblouir. Les chances que Christian Grey vous accueille dans son penthouse lors de votre prochain entretien d’embauche sont minces (et si vous cherchez le service des admissions, il est probablement au premier étage).


L’amour ne se choisit-il pas ? 


Sans céder à la fiction, il faut reconnaître qu’il existe parfois des « transfuges de l’amour ». Le cœur a ses raisons, dit-on… Alors si vous vous éprenez d’un mafieux sicilien et rêvez de vivre comme dans un film de Coppola, ne désespérez pas : pour vivre une histoire digne d’un scénario, commencez peut-être par fréquenter le bon décor. 


Image de couverture : ©Klara Kulikova


SOURCES : 


Bergström, M. (2016). (Se) correspondre en ligne L'homogamie à l'épreuve des sites de rencontres. Sociétés contemporaines, 104(4), 13-40. https://doi.org/10.3917/soco.104.0013 


Bourdieu, P. (1985). De la règle aux stratégies. In Choses dites. Paris, France : Éditions de Minuit. (Entretien avec P. Lamaison, initialement publié dans Terrain, no 4, mars 1985).


Bozon, M., & Héran, F. (1987). La découverte du conjoint: I. Évolution et morphologie des scènes de rencontre. Population (French Edition), 42(6), 943–985. https://doi.org/10.2307/1532737 


Maurin, L. (2023, 16 janvier). Couples  ; : qui se ressemble s& # 8217 ; assemble. Observatoire des Inégalités. https://www.inegalites.fr/Couples-qui-se-ressemble-s-assemble 

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