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Le sport et l’amateurisme : relation toxique ?

  • Esther Laborde
  • 18 févr.
  • 6 min de lecture

Le sport promet l’extase, le bien-être, mais exige souvent l’exclusivité, même au niveau amateur. En France en 2025, depuis les Jeux Olympiques de Paris, 61 % des personnes âgées de 15 ans et plus pratiquent une activité physique régulière, un chiffre en hausse par rapport à 2023 (59%) selon l’INJEP. Des chiffres encourageants pour la santé physique et mentale des Français. Mais certains d’entre eux poussent leur pratique à l’extrême, quitte à développer avec le sport une relation... toxique.



Pas question ici de parler des sportifs et sportives de bon ou de haut niveau, suivis et encadrés par des entraîneurs, des clubs ou des fédérations. Ici, il est question d’amateurs, pères, mères de famille, étudiant(e)s dont l’emploi du temps est surchargé, qui consacrent leur seul temps libre hebdomadaire à la pratique d’un ou plusieurs sports. Jouer, courir, nager, rouler une dizaine d’heures par semaine en parallèle d’un « 35 heures » présente aujourd’hui de nombreuses conséquences, tant sur la santé mentale que sur la santé physique.


Dans un récent épisode du podcast Safe Pace, réservé aux sports d’endurance, paru en octobre 2025 et titré « Ces amateurs qui s’entraînent comme des pros », Hugo Clément recevait Félix Bour, coureur de fond membre de l’équipe de France d’athlétisme, qualifié pour les Jeux de Paris 2024, et Marine Leleu, triathlète amatrice, dont les temps alloués à la pratique frôlent ceux d’un athlète professionnel. Dans le podcast, les intervenants pointent du doigt la difficile gestion d’un volume d’entraînement particulièrement conséquent en parallèle d’un travail à plein-temps, d’une vie sociale, conjugale voire familiale.


Forcés à ralentir


La blessure, récurrente dans les sports d’endurance, comme la course à pied ou le vélo, présente souvent des conséquences psychologiques très fortes, bien plus que physiques. Léna S., demi-fondeuse de 25 ans, doctorante en biologie, pratique l’athlétisme en compétition à Bordeaux. Chez elle, et comme chez beaucoup d’amateurs qui pratiquent des sports d’endurance, la blessure est fréquente.



Léna lors des demi finales des championnats de France de cross / ©Blurring Studio
Léna lors des demi finales des championnats de France de cross / ©Blurring Studio

La ou les douleurs sont, chez chacun, souvent localisées au même endroit, « au pied et au mollet » pour Léna. Et celles-ci affectent la santé mentale. « Quand j’ai été blessée en juin dernier, après un hiver à m’entraîner toutes les semaines, sous la pluie, dans le froid, avec parfois zéro motivation lors de plusieurs entraînements, que je m’accrochais, en me disant « ça va payer cet été », et que cinq jours avant le début de la saison estivale, on m’annonçait deux mois d’arrêt total, j’étais mal, très mal. Je n’ai jamais autant pleuré en si peu de temps, je crois. C’était dur comme sentiment, car j’avais la sensation d’être impuissante face à ce qu’il m’arrivait. À part du repos les premiers temps, je ne pouvais rien faire, et en même temps, je m’en voulais ».


Car les blessures arrivent souvent sans que l’on s’y attende, et sans qu’on ne les comprenne. « "Et si je m’étais reposée le week-end dernier ? Et si j’avais fait plus de renforcement musculaire ? Et si je m’étais étirée comme il faut ?" ». se questionne-t-elle à chaque nouvelle phase de blessure.


Comment mesurer l’impact psychologique de la blessure chez l’amateur ? Comme une rupture amoureuse, accepter de mettre fin à une relation exclusive avec ses entraînements, sa récupération et sa planification est, pour certains, inimaginable, au point de reléguer tout le reste au second plan. « Après mon master, très vite, mes envies sportives ont pris le dessus sur les soirées. Mes copains ne comprenaient pas trop quand je commençais à dire "non, ce soir je ne sors pas", car avant, je faisais les deux. Ce n’était pas vraiment du jugement, mais plus de l’incompréhension vis-à-vis du sport ».


Pour les non-sportifs, allouer autant de temps à du sport dans le planning hebdomadaire relève de l’incompréhension et l’expliquer est complexe. C’est la conclusion qu’en tire Léna : « Il n’a jamais été question de jugement, mais plutôt d’ignorance. Puis j’en ai discuté, beaucoup de fois avec certains, et maintenant, mes copains "non-sportifs" me comprennent et me soutiennent. Concernant mes copains sportifs, c’est beaucoup plus simple, je n’ai pas besoin de me justifier si je ne sors pas la veille d’une course ».


Une drogue… saine ?


Lucas L., 25 ans, ancien nageur, a reconverti sa pratique sportive vers le crossfit, la course à pied et l’hyrox il y a quelques années. Aujourd’hui, il s’entraîne entre 12 et 15 heures par semaine, ce qui le contraint à pratiquer quotidiennement : « J’ai du mal à prendre un jour de repos complet car sans sport dans la journée, j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. » Beaucoup d’amateurs admettent en effet entretenir une forme de dépendance vis-à-vis de leur pratique.


« J’ai besoin de cette sensation qui suit l’effort, sinon je peux me sentir mal. J’ai des séances planifiées, et je ne me sens pas serein si je ne m’y tiens pas, ou si je sais que quelque chose peut potentiellement m’empêcher d’en faire une », explique Lucas.

Poussée à l’extrême, cette dépendance peut se transformer en addiction. Reconnue comme telle par l’Organisation Mondiale de la Santé depuis 2011, la bigorexie désigne une pratique excessive et compulsive de l’activité physique.


Cette addiction se manifeste et s’explique biologiquement par la production d’endorphine, l’hormone du bien-être. Paradoxalement, elle touche particulièrement les sportifs amateurs, bien qu’il n’existe aujourd’hui pas de chiffres exacts permettant de jauger le nombre de personnes touchées par cette « pathologie ». La raison ? Être « accro » au sport n’a, a priori, rien de très alarmant, contrairement aux addictions à l’alcool ou à la drogue. Autre facteur de cette méconnaissance : la frontière floue entre passion et addiction. Il est facile de distinguer un athlète qui prend plaisir à courir dix heures par semaine de celui qui se force, mais beaucoup plus difficile d’en tirer des statistiques fiables.


Malgré cette dépendance, le cas de Lucas illustre la zone grise de cette notion. « La discipline que je m’impose est maintenant devenue une habitude et même si cela induit des efforts quant à mon organisation ou mon hygiène de vie, je me retrouve pleinement dans ce fonctionnement : j’en tire une vraie satisfaction ».


En revanche, Titouan L., 21 ans, remplit, selon lui, « pas mal de critères » qui font de lui une personne bigorexique. Étudiant en kinésithérapie, il s’entraîne 14h par semaine. Conscient d’entretenir une relation « paradoxale » avec le sport, il pratique la course à pied et du crossfit « par plaisir, mais aussi par nécessité ». Il s’est persuadé que sauter une séance un jour aurait des conséquences sur « sa santé, sa performance, mais aussi sur l’esthétique de son corps », un raisonnement qu’il juge pourtant excessif, mais dont il n’arrive pas à se détacher.


Aussi, bien que le culturisme, la musculation ou les sports d’endurance soient les disciplines les plus enclines à provoquer une quelconque forme d’addiction, les spécialistes s’accordent à dire que la bigorexie peut toucher les athlètes issus de tous les sports.


Les réseaux sociaux, nouveau lieu de rencontre avec le sport


Depuis quelques années, les influenceurs sport ont envahi les Reels Instagram sur TikTok. « Quotidien dans la vie d’un sportif », « Séances pour progresser », « Recommandations d’équipements sportifs », difficile de passer à côté de ces vidéos et publications, qui posent comme critères la recherche de la performance, le dépassement de soi et la compétition. Autant de valeurs (ou d’obsessions) qui régissent le comportement du sport-addict.


Il sont sportifs amateurs et modèles pour leur communauté: Casquette Verte, Joggeuse, Clemquicourt, Turbotanguy, Marine Leleu. Leurs performances d’endurance sont loin d’être anodines – Marine Leleu, par exemple, a terminé l’Enduroman, un triathlon de l’extrême. Ils partagent avec leurs abonnés leurs entraînements, leur alimentation, en montrant les hauts et les bas du quotidien d’un sportif. Une sur-exposition des insides d’un sportif qui n’est pas sans effets, puisqu’elle contribue à augmenter le nombre de personnes qui se mettent au sport ou qui intensifient leur pratique.


Titouan L. explique que cette surexposition fait partie des raisons pour lesquelles il s’impose autant d’entraînement : « Il y a une quête de performance évidente, mais qui est constamment repoussée par un sentiment de “jamais assez”, du “je peux en faire plus”. Et ce sentiment est surtout alimenté par ce que je vois sur les réseaux. Je vois ce que font les autres, et je me dis : “pourquoi eux et pas moi”, parfois en oubliant le fait que les réseaux ne traduisent pas une représentation fidèle de la réalité ».


Ainsi, cette course vers la performance peut se retourner contre soi : isolement, comparaisons incessantes aux autres… jusqu'à suivre un rythme qui n’est pas fait pour soi. Résultat : une relation qui glisse vers la dépendance, le surentraînement, voire la blessure. Le sport peut devenir ce toxic crush qu’on arrive pas à lâcher. À la clé : pas de cœur brisé, juste des muscles surmenés. 

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